Rayonnement du cirque québécois

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Le prestigieux concours World Press Photo remettait l’an dernier le premier prix dans la catégorie « Arts and Entertainements » au jeune Polonais Rafal Milach pour son portrait de l’artiste Jozef Maksymiuk, arborant un énorme sombrero, un nez rouge, un petit cœur dessiné sur la joue droite, une chemise bleue et un nœud papillon. Tirée de la superbe série de Milach intitulée Disappearing Circus, la photo devait illustrer la chute du communisme en Pologne qui entraîna, à partir des années 1990, la mort du cirque, art très populaire à une certaine époque, notamment grâce à l’École de Julinek, institution célèbre dans tout l’Est du Vieux Continent.

Il va sans dire que le constat est beaucoup plus réjouissant à Montréal. Grand Manitou du Festival Juste pour rire, Gilbert Rozon le sait, qui ne manquait pas de remarquer qu’« on est [au Québec] perçus comme un lieu de création du spectacle vivant. Cette crédibilité vient de plusieurs choses : du Cirque du Soleil qui rayonne sur toute la planète, de Céline Dion et du Cirque Éloize […]. Montréal, c’est la ville du créateur ».Pour preuve, le Festival mondial du cirque de demain sortait récemment, pour la première fois de son histoire, de l’enceinte du grand Phénix parisien pour se produire dans la métropole québécoise. Le moment était tout désigné, puisque le Cirque du Soleil célèbre ses 25 ans cette année, le Cirque Éloize ses 15 ans, et la Tohu ses cinq ans, autant d’anniversaires soulignant la prégnance du genre circassien dans le paysage culturel québécois, dont le rayonnement international s’effectue justement grâce à cet art populaire sans cesse « renouvelé ».

Aux collaborateurs du dossier sur le théâtre populaire qu’il dirigeait dans la revue Études théâtrales en 2008, Bernard Faivre émettait cette première consigne : « Ni commémoration, ni déploration » ; ceux qui se sont prêtés au jeu dans le présent dossier ont reçu la même instruction. Ainsi ne s’agissait-il pas ici de revenir sur les premiers balbutiements québécois de cet art millénaire ou d’en déplorer les oublis et les pertes, encore moins de participer à la fête discursive qui accompagne normalement le phénomène au Québec.

Le cirque peine à s’imposer comme genre intelligible, la communauté savante s’y étant encore très peu intéressée, peut-être à cause du foisonnement et de la relative nouveauté de l’affaire. Le dossier « Cirque et théâtralité : nouvelles pistes » de L’Annuaire théâtral, paru en 2002, constitue, hormis quelques articles brillants mais isolés, la dernière contribution importante sur le cirque au Québec. En ce sens, il est difficile de ne pas comparer cette faible production avec celle d’autres pays, la France en tête qui, pour notre décharge, possède un nombre non négligeable de chercheurs circassiens dont l’objet d’étude n’a probablement pas une consonance identitaire aussi marquée qu’au Québec, avec tout ce que cela implique.

Plus près et plus loin de nous, quelques spécialistes anglophones, davantage disposés, semble-t-il, à offrir des états des lieux sur la question globale circassienne, n’hésitent pas à faire intervenir le Cirque du Soleil dans leurs études. Le succès retentissant de cette entreprise inspire également les ouvrages de gestion, mais dans ce domaine aussi, l’aveuglement guette parfois l’observateur.

Récemment, Jeff Heinrich et Valérie Dufour, dans leur ouvrage Circus Quebecus. Sous le chapiteau de la commission Bouchard-Taylor (Boréal, 2008), ont cru à propos, pour« analys[er] le malaise du peuple québécois » observé dans la foulée des accommodements raisonnables, d’évoquer « [é]quilibristes, contorsionnistes, ventriloques, cracheurs de feu, clowns, femmes à barbe, charmeurs de serpent », rappelant au passage l’opprobre qui accompagne souvent les usages circassiens. Mais sans le savoir, ils ont inversé la question inhérente au cirque : plus qu’une métaphore cynique et comique, le cirque est symptomatique d’un malaise qui s’observe dans la surmédiatisation de ce genre.

Ce dossier ne vise pas à combler une lacune ni à circonscrire définitivement le phénomène dont la complexité (esthétique et politique) empêche en quelque sorte toute exhaustivité, difficulté à laquelle s’ajoute la quasi-absence de « spécialistes » de notre cirque. Résolument inscrites dans l’immédiateté et sans trop de surprise, ces pages en fournissent plutôt, tel un kaléidoscope, une image éclatée.

Le Cirque du Soleil y occupe bien entendu une place centrale, mais son seul rayonnement interdit en quelque sorte un portrait complet de la situation. Au même titre, d’autres manifestations, pour diverses raisons, n’ont pu trouver place dans ce dossier. Que dire de la formation circassienne et des écoles — dont une nationale — qui la dispensent ? Il y aurait également lieu d’interroger, par exemple, l’investissement, par le cirque, de terrains non circassiens : la théâtralité du cirque a déjà été étudiée, mais qu’en est-il de l’accueil que font désormais des théâtres institutionnels à des performances circassiennes — pensons notamment à Nebbiaque présentait le TNM l’automne dernier ? Consécration d’un genre vulgaire ou désir d’aller chercher un public plus « populaire » ? Le cirque se retrouve donc dans les théâtres, mais il intéresse aussi de grands metteurs en scène québécois par qui passe désormais une caractéristique principale du nouveau cirque : le fil conducteur et la cohésion du propos, particularité à laquelle emboîte le pas une seconde, à savoir l’abandon de l’utilisation d’animaux de piste dont d’autres entreprises font leur marque de commerce, ce qui leur permet de jouir de succès tout aussi enviables.

Le cirque est à ce point prospère au Québec qu’il y est devenu LA référence en matière artistique et culturelle. En explorant quelques-unes de ses propositions actuelles à la manière d’un cliché instantané, ce dossier vient en souligner l’importance, mais peut-être surtout rappeler le caractère diffus de ce « porte-étendard » de notre nation, qui en revendique l’appartenance pour des raisons géographiques et culturelles, ce qui, du reste, ne manque pas de soulever quelques questions…