Lecture et pratiques contemporaines du réel

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Soixante-dix ans se sont écoulés depuis les hypothèses formulées par Erich Auerbach dans Mimésis (1946). En considérant que le réalisme se caractérise par le choix de mettre de plus en plus en scène la vie quotidienne des gens et d’en proposer une représentation sérieuse, complexe ou tragique, ce dossier exclut l’idée que le roman réaliste français du xixe siècle soit le canon par rapport auquel devraient être évalués les textes à prétention mimétique qui lui sont antérieurs ou postérieurs. Nous estimons qu’il y a des réalismes, certes tous liés au désir de dire la réalité du monde empirique et de la condition humaine, mais de natures très différentes et très variées. Ceux-ci ont affaire non à une réalité immédiatement accessible, mais à un réel toujours raté d’avance et toujours déjà sémiotisé par des mots, des représentations, des langages traversant l’espace social.

De ce réel insaisissable, la littérature, le cinéma et l’art contemporain recomposent une image historiquement et socialement marquée. C’est cette interaction avec ce « déjà signifié » que nous souhaitons sonder à partir de la perspective sociocritique. Par son objet, ses hypothèses heuristiques et sa problématique générale, la sociocritique est une herméneutique de la socialité des textes. Elle a pour but premier de dégager et d’analyser les liens cotextuels et les dynamiques d’interaction qui relient les œuvres à leur semiosis sociale environnante. Cette perspective d’analyse suppose une prééminence du texte ou de toute autre œuvre artistique qui favorise le particulier sur le général. Elle part du principe que les formes d’une œuvre prévalent sur leur contenu dans la mesure où c’est d’abord en elles que peuvent se lire l’historicité, la portée critique, la présence au monde et la capacité d’invention de la littérature et de l’art à l’égard du social.

La question du réalisme a récemment trouvé de nouvelles formulations dans le sillage des travaux de Dominique Viart sur la « transitivité » de la littérature contemporaine. Les analyses de Philippe Forest dans Le roman, le réel et autres essais (2007) ou d’Anthony Glinoer et Michel Lacroix sur les Romans à clé. Les ambivalences du réel (2014) privilégient en effet une réflexion sur l’historicité et la socialité de ce qui est désigné comme « réaliste ». Alors que des collectifs comme Inculte rassemblent dans leurs publications différents penseurs et écrivains autour des problèmes formels causés par un semblable choix esthétique, d’autres ouvrages critiques, à l’instar de celui de Sonya Florey, examinent l’évolution de L’engagement littéraire à l’ère néolibérale (2014).

Les romans et les récits des deux dernières années ne manquent pas de personnages, d’histoires et de formes d’écriture qui reformulent de manière inusitée l’interrogation réaliste. Ils surgissent par exemple le long de la route arpentée par Luc Lang dans L’autoroute, par Claro dans Crash-test ou encore par Daniel Canty dans Les États-Unis du vent, récit qui dresse un panorama social de cette nation dans une déambulation qui va d’état en état au gré des différents vents du pays. De la galère des petits boulots dans Peine perdue, d’Olivier Adam, au chômage des Chroniques d’une branleuse, d’Anne David ; de l’occupation d’une usine dans Bois, II, d’Élisabeth Filhol, en passant par les déterminations économico-politico-culturelles de la sexualité occidentale chez Virginie Despentes, la variété d’expériences-clés par lesquelles les auteurs appréhendent la réalité est grande. Ces œuvres racontent le délitement de vies humaines confrontées au chômage, à la précarité et à des injustices sociales qui thématisent singulièrement la survie par temps de crise économique et d’orthodoxie ultralibérale. Chacune à leur façon, de telles fictions reposent la question sociale en des termes qui rendent sensibles son urgence et sa gravité.

Ce retour du réalisme n’est pas circonscrit au domaine francophone. Pour ne donner qu’un exemple de cette littérature réaliste, la nouvelle génération d’écrivains africains abonde en auteurs qui recomposent au sein de la fiction un état du social et de la conjoncture de leurs pays respectifs. We Need New Names de NoViolet Bulawayo raconte ce qu’est la vie dans un ghetto situé au Zimbabwe, alors que Dust, d’Yvonne Adhiambo Owuor, revient sur les violences qui marquèrent les élections de 2007 à Nairobi.

Au cinéma, des films comme Arabian Nights, de Miguel Gomes, Léviathan, d’Andrey Zvyagintsev, ou ceux de Wang Bing, grand explorateur des marges de la société chinoise contemporaine, montrent que les recours de la fiction comme du documentaire inspirent le désir d’interroger et de donner à voir une image des nouvelles réalités dont chaque réalisateur est témoin. En art contemporain, les recyclages de la culture commerciale de Thomas Hirschhorn, les photographies impersonnelles d’édifices urbains vides d’Andréas Gursky ou le photojournalisme de guerre de The Enclave, de Richard Mosse, dont l’esthétique du spectacle pose des questions éthiques liées à la représentation du réel, attestent encore d’une pluralité de disciplines artistiques et d’œuvres conçues en vue de redécouvrir un pan de la réalité.

Loin de prétendre traiter toutes les interrogations que soulèvent les formes contemporaines de réalisme ou de dresser un panorama exhaustif des romans, films, chorégraphies, etc., qui font la richesse de l’approche réaliste aujourd’hui, ce dossier cherche plus modestement à explorer quelques-uns des objets à la fois inattendus et opportuns, originaux et foisonnants, de cette culture et de cette pensée du réalisme. Les articles qu’il réunit ont pour pré commun une interrogation et une méthode d’analyse qui en font l’unité. Sur le fond, ils se demandent comment des œuvres littéraires et des manifestations artistiques donnent l’illusion qu’elles copient la réalité. Dans la manière de procéder, les textes présentés rendent compte de la spécificité des productions considérées en prêtant une attention particulière à des détails révélateurs : la coiffure d’un personnage, les commentaires toponymiques, les tours langagiers, une caméra à l’épaule, la maladresse d’un geste, etc.

Les réalismes d’aujourd’hui supposent de se demander par quelles mises en forme textuelles les écrivains peuvent être fondateurs d’une nouvelle critique sociale et, le cas échéant, de chercher à comprendre ce qui distingue celle-ci de celle du roman réaliste du xixe siècle. Puisque réalisme il y a, la plus récente publication de l’un des spécialistes de la question, Philippe Hamon, offre à ce sujet un élément de comparaison remarquable en étudiant ce matériau textuel à partir duquel des écrivains du xixe siècle traquent communément un réel fuyant. L’ambition principale de ce dossier est cependant d’identifier, de décrire et de penser certaines des expériences et des formes dans lesquelles des écrivains et des artistes contemporains appréhendent le monde qui les entoure. Parmi les snapshots que les romans et les récits des deux dernières années capturent de notre époque, Quand le diable sortit de la salle de bain, de Sophie Divry, retrace avec imagination l’itinéraire difficile d’une chômeuse et s’efforce de montrer de l’intérieur ce que c’est qu’une vie sans autre plan que l’immédiate survie sociale en régime de précarité. Dans Fabrication de la guerre civile, de Charles Robinson, les habitants d’une cité endurent quotidiennement l’exclusion, le harcèlement policier et administratif, la vie entre galères et petites combines pour s’en sortir, épreuves et fléaux dont le titre du roman annonce qu’ils pourraient conduire la banlieue parisienne non à des émeutes, mais à une véritable guerre civile. Toujours hors de portée, le réel suscite de nouveaux dispositifs scripturaux comme l’écriture de reportage que déploie Jean Rolin dans Les événements, lequel charge la toponymie romanesque de transmettre presque à elle seule un lourd passif de divisions régionales et de conflits civils.

Ces réalités sont vécues différemment selon le contexte sociopolitique et selon les origines des individus. Le roman Americanah aborde par exemple la question raciale, plus délicate que jamais à l’heure des discussions autour du mouvement Black Lives Matter. Son originalité est de le faire à partir d’un sujet aussi commenté que celui des soins capillaires de la femme noire : la prose d’Adichie expose, avec un humour et une finesse rares, l’étrangeté familière des significations socioculturelles que cristallise la coiffure afro célébrée par Solange Knowles.

Les textes retenus témoignent d’une diversité formelle et thématique encore peu abordée d’un point de vue sociocritique et dont l’enjeu n’est autre que la présence au monde de la littérature qui s’écrit maintenant. S’il se concentre d’abord sur des textes littéraires, ce dossier envisage la conception contemporaine du réalisme dans d’autres disciplines artistiques. American Honey, le plus récent film d’Andrea Arnold, revisite les codes du road trip dans des choix de mise en scène et des manières de filmer propres au « naturalistic style » afin d’évoquer l’obscurité d’une Amérique où les inégalités sociales et les clivages se creusent. Si l’approche réaliste d’une frange du cinéma nord-américain paraît prendre un essor considérable ces dernières années, d’autres formes artistiques entretiennent un rapport au réel et à ses usages plus difficile à cerner. Rarement conçu sous l’angle réaliste, l’art vivant de la danse formalise une relation à la réalité – celle des corps, celle du public, celle des salles de spectacle, etc. – qui revient aujourd’hui à l’avant-scène, après avoir été souvent mise à la marge pour laisser toute la place aux réflexions thématiques ou stylistiques.

Nous avons par ailleurs voulu ouvrir ce dossier à une écrivaine, Marie Cosnay, dont l’œuvre, encore peu connue au Québec, pose des questions d’une actualité criante, notamment celles des migrants et de la violence sociale qui a cours en France, en les déplaçant sur le plan de la langue et de la fiction pour y faire résonner de manière unique les tensions de l’histoire qui travaillent le présent. Les pages qu’elle publie ici entremêlent le commentaire de l’actualité aux récits et aux témoignages qui font du texte le lieu d’une transmission de mémoires par une voix de la revenance tout en opposant la puissance de la littérature à la bêtise des discours et aux limites de l’idéologie. La variété des disciplines artistiques et des objets d’analyse considérés tâchera de rendre compte de la richesse des représentations qu’engendre l’idée même de faire parler le réel dans les premières décennies du xxie siècle.