Féministes ? Féministes !

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J’écris ces phrases le 31 octobre 2013. C’est le jour de l’Halloween, fête de la mort et des sucreries, parade de petites filles déguisées en princesses de Disney. Dans les vitrines de magasins spécialisés, des mannequins femmes grandeur nature arborent le maillot et les oreilles des lapines de Hugh Hefner. L’Halloween se double d’une autre fête : les soixante ans du magazine 

Dans la rue

Au cours de la dernière année, nombre de revues ont clamé une certaine renaissance du féminisme. La une de Courrier international (numéro de janvier/février 2013) avait pour titre : « Les insoumises. De Toronto à Kiev, de Pékin à Riyad, les femmes sonnent la révolte ». Printemps arabe et érable, manifestations en Inde contre la violence endémique envers les femmes, le mouvement Idle no more, les performances et l’emprisonnement des Pussy Riot en Russie, la Guérilla rose nipponne, la campagne mondiale One Billion Rising organisée par Eve Ensler dans le cadre de V-Day, les Slutwalks qui ont lieu un peu partout annuellement, les manifestations pro- ou anti-abolitionnisme et pro- ou anti-Charte de la laïcité, sans oublier le mouvement des Femen... Voilà ! Les femmes sont re-descendues dans la rue, mettant leur corps en jeu dans la poursuite de leur lutte contre la domination masculine. Les jeunes femmes (et jeunes hommes) sont plus susceptibles, aujourd’hui, de se dire féministes qu’ils ne l’étaient depuis plusieurs années — ces années de backlash, diagnostiquées par Susan Faludi en 1991 et à nouveau quinze ans plus tard dans son ouvrage The Terror Dream, où elle propose une lecture de la place des femmes dans la société américaine post-9/11, une place à la fois donnée (celle de la veuve et de la mère au foyer) et retirée (geste manifeste dans la façon dont ont été traitées les femmes journalistes et les penseures après les événements du onze septembre 2001). Le dossier présenté ici a pour objectif de rendre compte de cette re-montée des féminismes, moins à travers l’exploration systématique de leurs manifestations sur la place publique ou un exposé chronologique et exhaustif de leurs différents visages, quoique les écrits y participent entièrement, que par le biais d’une mise en résonance : faire état d’ouvrages divers à l’intérieur desquels se déploient une pensée et une voix féministes, et y réagir ou en traduire l’essentiel en adoptant aussi un point de vue féministe. D’où le titre du dossier — Féministes ? Féministes ! — qui souhaite figurer le passage d’une interrogation du type : « peut-on, doit-on encore être féministe aujourd’hui ? », à l’affirmation de cette prise de position en tant que citoyennes et intellectuelles. 

Le point de vue

Mise en jeu, donc, de ce qu’on appelle le « standpoint » (ou le point de vue situé), à la façon d’Isabelle Stengers et Vinciane Despret dans Les faiseuses d’histoires qui, reprenant l’appel de Virginia Woolf dans Trois guinées : « Think we must! » (Penser nous devons !), se penchent sur ce que ça signifie de « penser en tant que femmes » dans un monde d’hommes. Que font les femmes à la pensée, demandent Stengers et Despret ? Chercheures universitaires, philosophes, elles posent la question non pas dans le but de montrer que les femmes, par nature, pensent autrement ; elles la posent, plutôt, dans une logique de rapports des sexes dans la société : « Parler de nos “faire autrement”, de nos refus mais aussi de ces sentiments d’être déplacées, de ces malaises qui attendent toujours au tournant ». Dans la suite de leurs travaux visant à dénoncer la soi-disant neutralité scientifique et philosophique ainsi que la dévaluation quasi systématique des questions féministes et des paroles de femmes au profit de ce que des hommes considèrent comme universel ; contre l’exclusion du point de vue féministe au profit d’une pensée fantasmée comme « objective » ; contre le mansplaining, le présent dossier veut lui aussi investir la prise de parole engagée. Car est-ce que ce n’est pas l’engagement des femmes qui, toujours, est l’objet d’attaques ? Le sexisme (voir le site britannique everydaysexism.com et le site français osez le féminisme, par exemple, qui colligent les témoignages et archivent les manifestations de la misogynie ordinaire) et l’antiféminisme (c’est-à-dire non seulement le refus de reconnaître l’économie sexiste dans laquelle on vit, au profit du fantasme au mieux d’une égalité déjà acquise, au pire d’un sexisme inversé comme c’est le cas dans cette « guerre contre les hommes » que le « Manifeste des 343 salauds » du magazine Causeur ont voulu dénoncer, de façon semblable aux Fathers4Justice et autres mouvements masculinistes) font partie de la vie de tous les jours. Les David Gilmour, Gab Roy, Michel Beaudry et autres ne sont que quelques visages de ce qu’on doit malheureusement continuer à nommer « la domination masculine ». Car même dans une société soi-disant ouverte, comme celle du Québec, où l’égalité des droits entre les hommes et les femmes, sans être un fait accompli, reste une chose sans cesse défendue, on se plaît à remettre les femmes à leur place. Et cette place demeure, encore aujourd’hui, une variante de l’espace domestique, cuisine, salon ou chambre à coucher, où les femmes doivent continuer à vaquer à leurs occupations. Suivant l’exercice récent dont témoigne une campagne de l’ONU Femmes, c’est ce que nous indique le moteur de recherche Google en bon macho 2.0 (voir l’article « Google, haut-parleur du machisme ambiant », Le Devoir, le 23 octobre 2013). De même, la permission implicite de diffuser, sur le web et les réseaux sociaux, des images ou des textes violents envers les femmes (représentant, archivant ou réalisant des actes ou des fantasmes de violence) n’est pas sans faire de cette autoroute électronique un lieu bien moins sécuritaire et confortable pour elles que pour eux.Mais reste que ce qui sous-tend le présent dossier, hormis cet « état d’exception » dans lequel continuent à vivre les femmes et que les écrits féministes exposent et dénoncent, c’est le recours à cet acte misogyne qui consiste à diviser la lutte et à opposer les femmes entre elles. Voilà le fond de l’affaire du « Manifeste des 343 salauds » qui a surgi sur la toile en ce 31 octobre, ces 19 mecs déguisés en 343 qui, se targuant d’« ouvrir le débat » sur l’abolition de la prostitution, sont parvenus à attirer le regard sur eux, des salauds bien machos qui n’ont comme principal intérêt que de profiter librement de leur pouvoir d’achat. Dans les faits, ce manifeste, qu’ils présentent comme une façon humoristique de s’attaquer à un problème sérieux, révèle un mépris flagrant pour les luttes féministes d’avant (celle des 343 signataires du manifeste de 1971 pour le droit à l’avortement) et de maintenant. Car dans le contexte d’un débat éminemment sensible et complexe, les « salauds » ridiculisent, banalisent et, de ce fait, brandissent leurs privilèges pour se dresser au-dessus de la mêlée, faisant ainsi taire, du haut de leur pouvoir monétaire et culturel, toutes celles qui osent réfléchir et, ainsi, se mettre sur le chemin de leur plaisir. De façon semblable (c’est donc dire aussi de façon amplement différente), la question de la Charte dite des valeurs québécoises, présentée telle qu’elle l’a été (et au moment où elle l’a été) a eu pour effet de susciter un débat paniqué plutôt qu’un débat éclairé, provoquant des dérapages de toutes sortes, incitant les femmes, et en l’occurrence les féministes, à se diviser. Si les divergences entre les féminismes sont un signe de bonne santé, des situations telles que le projet de charte provoquent sur la place publique des guerres qui forcent les femmes à prendre position, rapidement, sans droit à la réflexion ou à l’expression nuancée, sans consultations et débats entre elles. Et pendant que les femmes se disputent, les salauds, eux, jubilent.

Penser et agir nous devons

C’est d’ailleurs dans le contexte des conflits entourant la Charte que le groupe Femen Québec a pour la première fois (même si ce n’était pas leur première action) été véritablement remarqué. « Crucifix décâlisse ! » ont-elles crié en se dressant, à demi-nues, à la Tribune de l’Assemblée nationale. Les gardes de sécurité étaient au courant de leur présence, la Première ministre n’en a d’ailleurs pas semblé très étonnée. Reste que l’action a enflammé les médias traditionnels et les réseaux sociaux. Il faut s’interroger sur la raison pour laquelle les actions des Femen suscitent autant les passions. Pourquoi ces femmes-graffitis, qui usent de leur corps comme d’un porte-étendard, page blanche ou toile sur laquelle elles écrivent des slogans, s’attirent autant les foudres ? On reproche aux Femen un discours approximatif sur des questions sensibles et complexes. On leur en veut de défendre des positions radicales par rapport aux monothéismes dont elles considèrent qu’ils ont, de tout temps, dominé les femmes et auxquels elles s’opposent de même qu’aux dictatures et à l’exploitation sexuelle. On interroge l’efficacité de leurs manifestations : entend-on vraiment le message transmis ? Les tactiques sont-elles efficaces ? À quoi sert ce féminisme coup-de-poing ? Descendues dans la rue en hurlant, mettant en mouvement la Barbie sur la place publique (« Cette Barbie-ci se bat ! », comme le dit Inna Shevchenko, une des principales représentantes du groupe), depuis leurs débuts en Ukraine, les Femen s’opposent aux divers visages du sexisme (du harcèlement des étudiantes par les professeurs à l’exploitation des femmes par le monde de la mode, en passant par une condamnation de DSK, une défense du mariage pour tous, une dénonciation du Vatican, de Poutine, et de l’Islam intégriste). Mais toujours, au cœur de leur mode d’action, demeure la mise en jeu de leur corps, une mise en danger qui rappelle celle des formations militaires et de l’appel au combat. Les membres des Femen sautent dans l’arène au prix de leur sécurité, leur peau nue marquée par les doigts des représentants de l’ordre envoyés pour les faire taire et les rhabiller. Si la nudité reste le recours de ceux qui n’ont plus rien à perdre, le spectacle des Femen rappelle que les femmes sont encore à ce jour, et de toutes sortes de façons, les laissées pour compte de nos sociétés. Ainsi, qu’on soit pour ou contre elles ou ce qu’elles défendent, au final, elles réussissent (comme d’autres le font aussi en usant d’autres stratégies) à remettre le féminisme à l’ordre du jour. Faute de s’entendre sur le discours qu’elles tiennent, on peut s’entendre sur le fait qu’il faut continuer à penser le féminisme, et à le penser dans sa multiplicité en tentant d’échapper, tant que faire se peut, au piège des orthodoxies.

Les vigilantes

Le féminisme est l’exercice d’une vigilance qui concerne le monde réel tout autant que la vie intellectuelle. C’est cette vigilance que les Femen figurent par le combat corporel qu’elles mènent. C’est aussi une telle vigilance que rappellent et mettent en acte toutes les femmes qui ont pris parole et position sur le projet de charte proposé par le gouvernement québécois, par le biais de groupes, de fédérations, de conseils, de manifestes, d’interviews, d’éditoriaux, de lettres d’opinion, au nom de collectifs ou en leur propre nom. C’est aussi dans la perspective d’une telle vigilance que ce dossier de Spirale a pris forme. S’il n’a pas la prétention de toucher à tout, il a néanmoins été préparé dans le désir de présenter des démarches réflexives et militantes importantes pour penser et agir le féminisme aujourd’hui.