«Warhol graphiste» ou comment vivre de son art avant de connaître son quinze minutes de gloire

11 mai 2016

Warhol graphiste, exposition présentée au Musée des beaux-arts de Sherbrooke, du 6 juin au 27 septembre 2015.

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À l’été 2015, le Musée des beaux-arts de Sherbrooke présentait une importante rétrospective du travail de graphiste de l’icône du Pop art, Andy Warhol. Concoctée par la conservatrice du musée, Sarah Boucher, qui s’est inspirée de deux précédents événements[1], l’exposition Warhol graphiste mettait de l’avant la production commerciale éclectique de celui dont les qualificatifs —  «icône», «roi», «pape» du Pop art — ne cessent d’être puisés dans le champ sémantique du sacré.

C’est bien connu, Warhol a fait de la culture populaire le cœur de sa démarche artistique : tant sur le plan du contenu que sur celui de la forme, ses œuvres manipulent les codes, le langage et la rhétorique des produits issus de la société de consommation. Si ses séries de portraits de stars culturelles et  politiques ou celles d’objets usuels n’ont plus besoin de présentation, il en va autrement de son travail publicitaire. Retour sur le parcours de l’enfant terrible de l’art dans le domaine de l’imprimé commercial.

crédit photo : François Lafrance.

À l’origine, un collectionneur boulimique et passionné

Depuis près de vingt ans, Paul Maréchal collectionne les illustrations et le travail graphique réalisés  par Andy Warhol : pochettes d’albums de musique, magazines, affiches, étiquettes de vin, aucun support n’échappe à l’œil aguerri de l’historien de l’art et conservateur pour Power Corporation. C’est toute une partie de sa collection, prêtée au musée pour l’occasion, que le spectateur pouvait scruter et apprécier. Disposés de façon à s’adapter à la configuration de la salle – qui se transformait ici en véritable cabinet de curiosité – les artéfacts témoignent des activités créatrices de l’artiste en parallèle à une production, n’ayons pas peur des mots, plus légitimée dans le champ de l'art.

La première section de l'exposition présentait son travail d'illustrateur et de graphiste dans les  magazines. Rappelons qu’à la fin des années 1940, Warhol est frais sorti de la Carnegie Institute of Technology. Pour le jeune artiste, le monde des revues offre alors des possibilités de travail intéressantes d’autant plus qu’à l’époque, les éditeurs de magazines américains commencent à recruter un nouvel acteur dans la chaîne de publication : le directeur artistique, chargé de mettre un peu d’ordre sur la page. C’est l’occasion pour Warhol de faire des rencontres marquantes avec des designers graphiques immigrés d’Europe qui apportent avec eux tout un bagage esthétique tiré des mouvements d’avant-garde tels le Bauhaus, De Stijl ou encore le constructivisme[2]. Alexey Brodovitch pour Harper’s Bazaar et Henry Wolf pour Esquire, entre autres, auront une grande influence sur le futur chef de file de l’art pop. L’ensemble des magazines présentés[3] illustrait ainsi le fruit de ces collaborations qui ont façonné différents styles chez Warhol palpables dans la facture de son futur travail en art, tous médiums confondus.

Au fond de la pièce, l’espace réservé aux collaborations de Warhol dans le domaine de la musique proposait une sélection de pochettes d’albums tirée des soixante-cinq amassées au fil des ans par Maréchal. Alors que les couvertures très glamour des albums The Velvet Underground & Nico (1967) et Sticky Fingers des Rolling Stones (1971) sont devenues mythiques, celles réalisées pour les étiquettes RCA Victor et Blue Notes, plus sobres, font la lumière sur un pan plutôt méconnu de la production de l’artiste. À ce propos, Maréchal souligne que c’est en 1949,que Warhol débute dans le milieu : par l’entremise d’un ami, il rencontre Robert M. Jones, d’abord directeur artistique pour Columbia Record puis chez RCA Victor, qui lui offre une chance. Ses premiers travaux, nettement influencés par ceux de l’illustrateur Ben Shahn, sont d’un style presque naïf avec personnages et objets faits d’un trait d’épaisseur inégale. L’évolution de l’esthétique des albums choisis révèle que Warhol avait les mêmes préoccupations que celles au cœur de sa production en galerie.

Enfin, l’exposition consacrait un espace aux affiches publicitaires, support de communication de masse particulièrement affectionné par Warhol en raison des nombreuses possibilités d’expérimentations de son langage et de diffusion vers un large public. Si l’artiste réalise quelques commandes dès les années 1950, c’est vers la fin des années 1970 qu’il conçoit l’ensemble de sa production[4]. Mise en valeur d’événements publics ou de politiciens, vente de produits, publicité pour des galeries et même promotion de causes sociales, Warhol n’écarte aucun domaine. Sa célébrité acquise comme personnalité publique lui amène plusieurs commandes à partir desquelles il explore la frontière entre design graphique, art visuel et publicité. Ainsi, l’association entre la sérialité de l’image, procédé cher à l’artiste, et la multiplicité de son support lui permet de créer des œuvres comme autant de variations sur le même thème. La série d’affiches réalisée pour Querelle de Rainer Werner Fassbinder en 1982 (non présentée dans l’exposition), la campagne de pub pour Levi’s ou encore celle pour Perrier jouent à merveille avec ce dispositif.

Quand le catalogue raisonné devient une œuvre en soi

Avec près de 700 pièces, la collection de Maréchal recèle une mine d’informations sur les activités de Warhol en parallèle à sa pratique connue et légitimée dans le champ de l’art. Par ailleurs, le collectionneur ne s’est pas contenté ici d’amasser les précieux objets, il a compilé toutes les données issues de ses recherches dans trois catalogues raisonnés monumentaux[5]. Outils de première ligne pour le chercheur, ces catalogues présentent l’ensemble exhaustif du travail de commande réalisé par Warhol. Chacun contient la méthodologie détaillée dont a usé Maréchal – qui doit sans doute bénir l’évolution  d’Internet depuis le commencement de sa collection – pour réunir son important corpus. Les pochettes d’albums, les affiches et le travail dans les magazines font chacun l’objet d’un ouvrage richement illustré et documenté. Présentés de façon chronologique et rigoureusement méthodique, les œuvres sont accompagnées de commentaires qui relatent leur petite histoire. Peu s’en faut pour que les catalogues, publiés chez l’éditeur Prestel (Munich, Londres, New York) spécialisé dans le livre d’art, constituent les véritables pièces de résistance de l’exposition.

Le roulement récent et la popularité de la collection de Paul Maréchal doivent-il nous faire douter de la pertinence d’une telle exposition? Peut-on reprocher à l’institution sherbrookoise d’avoir surfé sur la vague d’intérêt muséal créée par la production de commandes du monstre sacré? Certainement pas. L’exposition présentée à Sherbrooke aura eu le mérite de faire une synthèse essentielle sur une part importante, d’ordinaire négligée, du parcours d’un artiste trop souvent prisonnier d’une image de dandy superficiel. 


[1]  Du 28 juin au 13 octobre 2014, le Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul présentait l’exposition Andy Warhol, art et image de marque, essentiellement dédiée à sa production d’affiches publicitaires. Moins d’un mois plus tard et jusqu’au 15 mars 2015, le Musée des beaux-arts de Montréal reprenait cette exposition sous le titre Warhol s’affiche avec une nouvelle mise en scène et des œuvres en plus. Mentionnons aussi que plusieurs pochettes d’albums avaient fait partie de l’exposition Warhol Live présentée au Musée des beaux-arts de Montréal en 2008.

[2] À ce sujet, voir le texte de Paul Maréchal, «Sketching Words, Drawing Ideas», dans Andy Warhol, The Complete Commissioned Magazine Work, 1948-1987, Munich, Londres, New York, Prestel, 2014, p. 9-21.

[3] De Harper’s Bazaar à Mademoiselle en passant par Vogue, Esquire et même à l’occasion, Rolling Stone, la production graphique de Warhol pour les revues s’étend de 1948 jusqu’à sa mort en 1987, avec des contributions régulières à près de 70 magazines.

[4] L’introduction de Paul Maréchal au catalogue raisonné «The Poster, The Art of Brand Imaging» dans  Andy Warhol, The Complete Commissionned Posters, 1964-1987, Munich, Londres, New York, Prestel, 2014, p. 11-19, approfondit les motivations de l’artiste derrière la création d’affiches.

[5] Paul Maréchal, Andy Warhol, The Complete Commissioned Record Covers, 1949-1987. Catalogue raisonné, Munich, Londres, New York, Prestel, 2015, 260 p.

Paul Maréchal, Andy Warhol, The Complete Commissioned Magazine Work, 1948-1987. Catalogue raisonné, Munich, Londres, New York, Prestel, 2014, 407 p.

Paul Maréchal, Andy Warhol, The Complete Commissioned Posters, 1964-1987. Catalogue raisonné, Munich, Londres, New York, Prestel, 2014, 159 p.