Une approche verticale

02 février 2019

A Love Supreme, Chorégraphie et direction artistique : Anne Teresa De Keersmaeker et Salva Sanchis ; Interprétation : José Paulo dos Santos, Jason Respilieux, Bilal El Had et Thomas Vantuycom ; Musique : A Love Supreme, John Coltrane ; Lumières : Jan Versweyveld ; Costumes : Anne-Catherine Kunz ; Directeur Technique : Joris De Bolle ; Production : Rosas ; Coproduction : De Munt/La Monnaie (Bruxelles). Présenté à la Cinquième Salle de la Place des Arts du 29 janvier au 2 février 2019.

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Ambitieux projet que d’interagir en danse avec cet album légendaire de John Coltrane. A Love Supreme, enregistré presque d’un seul souffle dans la journée du 9 décembre 1964, a su marquer les imaginaires par sa fulgurante nouveauté et par sa force d’évocation spirituelle, qui ouvraient un horizon musical aux perspectives infinies. Les chorégraphes Anne Teresa De Keersmaeker et Salva Sanchis proposent une deuxième mouture à ce spectacle qui avait été créé une première fois en 2005. Cette fois-ci, le quatuor est composé de José Paulo dos Santos, Jason Respilieux, Bilal El Had et Thomas Vantuycom, quatre jeunes hommes interprétant chacun un instrument joué sur l’enregistrement de 1964. Le spectacle est d’abord précédé d’un court prélude silencieux qui rend bien justice au talent des interprètes et conduit logiquement la danse vers la musique.

La lumière s’ouvre sur une scène habitée par le quatuor masculin. Dans le silence entrecoupé du son des pieds attaquant le plancher de danse, les corps se lient et se délient, s’alignent et se déplacent suivant une logique précise, qui semble réglée au quart de tour. Il y a quelque chose d’organique, de presque astronomique dans cette formation et déformation successive des constellations formées par les corps en mouvement. On croit lire dans leurs trajectoires le déplacement de planètes ou d’astéroïdes en orbite. Les lignes sont pures et semblent couler de source avec un naturel surprenant. C’est ce qui frappe avec la gestuelle proposée par De Keermaeker et Sanchis : l’incroyable fluidité de l’improvisation.

Lorsque les danseurs quittent pour un instant la scène, on remarque la sobriété de la scénographie : pas d’artifice, aucun rideau, rien n’est caché. Le plancher arbore, honnête, des lignes de ruban adhésif marquant les repères spatiaux qui servent aux danseurs. Thomas Vantuycom s’y déplace méticuleusement et entame un solo d’une simplicité remarquable, aux mouvements clairs et efficaces.

Trajectoires inéluctables

Lorsque les notes de la première section, Aknowledgement, retentissent, et que les danseurs apparaissent en cadence, on a l’impression de recouvrer l’ouïe tellement le langage gestuel supporte naturellement la musique. La chorégraphie, mi- écrite, mi- improvisée, s’élabore sur une suite de motifs récurrents et repose sur une structure à partir de laquelle convergent sur la scène des forces différentes, parfois inégales, mais absolument compatibles. Chaque geste arrive à poindre au bon moment, au bon endroit. Si Thomas Vantuycom déploie une énergie empreinte de la fougue caractéristique du fameux saxophoniste, les autres interprètes trouvent aussi, tour à tour, leur heure de gloire. Comme dans la musique, il n’y a pas de hiérarchie. Chacun occupe un espace nécessaire à l’élaboration de l’équilibre général.

À cet égard, la partition dansée par José Paulos de Santos, au début du troisième mouvement, est à couper le souffle. On y retrouve toute la rapidité des percussions jouées sur l’album par Elvin Jones. L’inventivité repose sur le traitement des cymbales, qui donne carrément l’impression que le danseur est sur le point de s’envoler. La qualité du travail de Jason Respilieux, interprète des sons du piano de McCoy Tyner, s’avère aussi franchement impressionnante. Il y a quelque chose de très fluide, de très maîtrisé dans son rapport au sol, mais aussi dans son rapport à la verticalité. Même chose pour Bilal El Had, qui transforme la nonchalance du bassiste en groove passionnant. L’endurance dont font preuve les danseurs est impressionnante et absolument nécessaire, mais au-delà de tout ce travail préparatoire, qu’on devine immense, ce qui plaît à voir, c’est le sourire qui traverse leur visage – quelque chose d’assez rare en danse contemporaine, et qui nous rappelle que le plaisir est au cœur de leur démarche d’interprètes.

Un accès à des espaces supérieurs

L’approche chorégraphique de De Keersmaeker et de Sanchis capture cette indicible sensation de grandeur par la force de la géométrie. Devant ces corps qui bougent au bon moment, au bon endroit, et où intervient une juste part d’improvisation, l’illusion d’une grandiose fatalité est imprenable. Le rapport entre les interprètes, traversés par la musique, dépasse la corporéité. La suite de portés qui clôt le spectacle offre des images prenantes des corps, qui atteignent tour à tour un certain état de transe. On y voit au passage un vif clin d’œil à la peinture baroque.

On raconte que Coltrane a traduit en musique le quatrième et dernier mouvement de sa suite  d’après un poème de sa propre main. Psalm, prière personnelle, véritable morceau de transcendance, révèle, dans le passage d’un médium à un autre, une part de secret autrement indicible. Sur scène avec les danseurs, la transposition des notes en danse révèle quelque chose d’insoupçonné et contribue à l’élévation de ce chef-d’œuvre mythique.

crédits photos : Anne Van Aerschot.