Survivances

11 mai 2020

Weather, Jenny Offill, Penguin Random House, 2020, 224 p.

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Dans un essai paru dans le New Yorker sur l’effroyable épreuve qu’elle a traversée lors de ses traitements de chimiothérapie, Anne Boyer écrit : « Chaque film que je regarde en ce moment semble porter sur tout plein de personnages qui n’ont pas le cancer, ou du moins c’est ce que racontent tous les films à mes yeux[i]. » Dans le moment certes bien différent que nous traversons actuellement, mais de façon comparable, chaque film, chaque livre, chaque fiction paraît mettre en scène des gens qui ne sont pas confinés chez eux, qui ne craignent pas leurs voisins, ne s’inquiètent pas pour leurs proches et n’hésitent pas à se rassembler en groupes, s’embrasser ou faire la file pour entrer dans des bars.

Chaque livre, dis-je, sauf peut-être Weather de Jenny Offill, qui porte en lui cette anxiété si singulière, propre à cette période – une impression de fin du monde, ou du moins de la fin d’un certain monde. Une époque où on peut lire un avis de la part de la Ville de Montréal avertissant « [l]es citoyens qui préparent des sacs de sable ou construisent des digues » de « s'assurer de respecter les consignes de distanciation sociale, de rassemblement et d'hygiène[ii] » est une époque qui se prête bien à la lecture d’un livre dont la narratrice s’enfonce de plus en plus dans l’univers des preppers, ces « survivalistes » qui se préparent à l’apocalypse.

Une brèche sur l’extérieur

La narratrice, une bibliothécaire à l’esprit inquiet, est embauchée par son ancienne directrice de maîtrise pour l’aider à gérer la correspondance de plus en plus volumineuse que celle-ci reçoit de la part de l’auditoire de son podcast sur la fin des temps. Sylvia, dont on n’apprend jamais le domaine de recherche mais qui semble être une sorte de philosophe, est décrite comme ayant une voix apaisante « malgré le fait qu’elle ne parle que des cavaliers invisibles qui foncent droit vers nous[iii] ». Cette description pourrait s’appliquer aussi à la plume de Offill, qui laisse entendre une voix dont le ton et la cadence nous bercent tout en nous assenant des vérités troublantes.

L’écriture de Offill est fragmentaire sans être une écriture par fragments. Simplement, elle laisse beaucoup d’espace, de blancs entre les images, autour des moments qu’elle décrit, en une succession de concentrés de vie. Ce style singulier caractérisait déjà le très célébré Dept. of Speculation, son premier roman, qui explorait la vie intime d’un couple. Weather opère une ouverture de l’espace domestique sur le monde extérieur ou, plutôt, l’intimité y est prise d’assaut par une réalité externe désormais impossible à ignorer.

Ainsi, de paisibles scènes familiales glissent brutalement vers des constatations troublantes sur l’état du monde, voire de l’environnement immédiat : « Eli est assis à la table de cuisine et teste chacun de ses marqueurs un par un pour vérifier lesquels fonctionnent encore. Ben lui apporte un bol d’eau pour qu’il les y trempe. Selon la trajectoire actuelle, la ville de New York commencera à éprouver des hausses de température drastiques qui bouleverseront la vie de ses habitants dès 2047[iv]. »

Traverser la tempête

Le confiné volontaire d’aujourd’hui se reconnaîtra aisément dans les mécanismes compensatoires mis en œuvre par les personnages : dépossédé du pouvoir d’agir dans le grand ordre des choses, on tente de contrôler et de gérer son espace, comme le fait le mari de la narratrice au lendemain de l’élection de 2016 : « Après l’élection, Ben se met à fabriquer plusieurs petits objets en bois. Un pour organiser nos ustensiles, un autre pour fixer la poubelle bancale. Il y passe des heures. “Voilà, je l’ai réparé”, dit-il[v]. »

Ce que j’apprécie particulièrement chez Offill, c’est qu’elle présente ces moments sans les alourdir d’une analyse superflue : libre à nous de saisir le lien entre la funeste élection et la soudaine obsession de Ben pour les menus travaux domestiques. L’autrice a confiance en l’intelligence de ses lecteurs et lectrices, en leur capacité à se former une impression à partir des fragments de vie qui leur sont offerts, comme des tessons polis par les eaux montantes et rejetés sur la grève. Car chaque passage est remarquablement taillé, peut-être un peu moins finement que dans Dept. of Speculation, qui était une véritable série de perles, mais la hâte qu’on ressent ici – toute relative, pour une autrice qui travaille comme une orfèvre – porte la marque de son temps : elle teinte l’écriture d’un sentiment d’urgence et lui confère une légère aspérité.

Si l’état du monde est résolument anxiogène, le chez-soi semble pouvoir offrir un semblant de refuge temporaire, même chez les prophètes de malheur : « “Bien sûr, le monde continue à courir à sa perte”, dit Sylvia, puis raccroche et va arroser son jardin[vi]. » En ce sens, et si on veut terminer sur la « note positive obligatoire » qu’évoque caustiquement cette même Sylvia, on peut interpréter le titre du livre non seulement comme un nom, weather, qui évoque le climat qui se dérègle, mais aussi comme un verbe, to weather, qui signifie « traverser, endurer, survivre », comme on traverse une tempête ou une crise.


[i] « Every movie I watch now is a movie about an entire cast of people who seem not to have cancer, or, at least, this seems to me to be the plot ». Anne Boyer, « What Cancer Takes Away », New Yorker, 8 avril 2019. https://www.newyorker.com/magazine/2019/04/15/what-cancer-takes-away

[iii] « It’s soothing to me even though she talks only of the invisible horsemen galloping toward us. »

[iv] « Eli is at the kitchen table, trying all his markers one by one to see which still work. Ben brings him a bowl of water so he can dip them in to test. According to the current trajectory, New York City will begin to experience dramatic, life-altering temperatures by 2047. »

[v] « After the election, Ben makes many small wooden things. One to organize our utensils, one to keep the trash can from wobbling. He spends hours on them. “There, I fixed it,” he says. »

[vi] « “Of course, the world continues to end”, Sylvia says, then gets off the phone to water her garden. »