Sans compromis

13 décembre 2016

Robert Marcel Lepage, Le nerf initiatique
Ariane Dénommé, Main d’œuvre
Oriane Lassus, Quoi de plus normal qu’infliger la vie ?
La mauvaise tête, Montréal, 2016.

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La maison d’édition La mauvaise tête, qui publie de la bande dessinée depuis 2012, n’a jamais hésité à prendre des risques et s’écarter des voies plus consensuelles. Elle a certes publié quelques artistes plus connus — Jimmy Beaulieu et son Le potager de VIC + FLO, album paru en parallèle du film VIC + FLO ont vu un ours de Denis Côté, deux recueils de Clément de Gaulejac — mais elle n’hésite pas à donner la chance à des nouveaux venus et à proposer des œuvres à l’esthétique plus difficile d’approche et d’autant plus prégnante en vertu de cette défamiliarisation. Moins active au cours des deux dernières années, elle est revenue en force à l’automne 2016, par l’entremise de trois artistes aux horizons et styles variés : un artiste qui fait de la bande dessinée en dilettante, une des auteures de la maison qui explore de nouvelles facettes de son travail et une importation qui ne fait pas dans la dentelle.

Robert Marcel Lepage est d’abord musicien mais il exerce la bande dessinée dans ses carnets, en catimini. Le nerf initiatique reproduit des extraits de ses efforts effectués entre 2007 et 2015. Les micro-récits contenus dans ce recueil prennent la forme de courts strips et de quelques illustrations plus larges. Un approche conventionnelle aurait sans doute consisté à enfermer les cases dans des cadres rigides afin de donner à l’ensemble une apparence plus ordonnée et soignée; le choix de plutôt laisser les dessins flotter sur la page restitue à merveille le caractère relâché et désinhibé du travail de Lepage. Il s’avère également que cette mise en page éparpillée convient bien aux propos tenus par le personnage du carnet : l’alter ego dessiné de l’auteur n’est pas une créature unidimensionnelle générant des gags aux chutes prévisibles, mais plutôt un adulte complet, aux craintes, lubies et fascinations récurrentes mais variées. La propension de l’auteur à user de calembours pas tous réussis peut être agaçante, et le dessin assez limité devient redondant après seulement quelques pages, mais ces désagréments sont amplement compensés par la densité remarquable du recueil. Rare est l’opportunité de tenir réunie entre ses mains une pareille somme de pensée et de travail échelonnée sur près d’une dizaine d’années, dont le fil de lecture consiste à composer, par accumulations et excroissances, un portrait nuancé et touchant d’un artiste à la sensibilité désarmante.

Pour sa part, Ariane Denommé avait démontré avec son album Du chez-soi son savoir-faire dans le registre du récit minimaliste où abondent les dialogues allusifs et dans lesquels les ellipses entre les cases engouffrent une bonne partie de la narration. Main d’œuvre reprend cette formule mais réduit la part jouée par l’ellipse afin de raconter l’existence de Daniel, un quidam qui voudrait faire la vie de bohème mais doit aller gagner sa croûte comme mineur. Sans éclats ni rebondissements, le récit cherche justement à plonger le lecteur dans la quotidienneté fade et glauque d’un prolétaire contraint à un travail de fortune en échange d’une pitance. Le dessin tout en courbes de Denommé n’a pas beaucoup bougé depuis son œuvre précédente, mais elle a ajouté à sa palette un travail sur les tonalités qui transmet avec délicatesse les atmosphères recherchées. Ce jeu sur les nuances de gris peut également s’avérer oppressant lors des passages où Daniel descend dans les profondeurs d’une mine d’uranium pour son quart de travail; ces séquences sont les plus réussies de l’album. Même si un certain fatalisme plane sur la présentation du quotidien de ces travailleurs aux perspectives étroites, il n’émane pas uniquement, à la lecture de Main d’œuvre, qu’une impression diffuse de déprime, puisqu’il s’y trouve également une ode à la résilience et à la persévérance, aux accents tragiques et poignants.

Le plus percutant des trois récents titres de La Mauvaise tête est sans conteste Quoi de plus normal qu’infliger la vie? d’Oriane Lassus. Mi-autobiographique, mi-pamphlétaire, l’œuvre aborde la question de la maternité en remettant en doute son caractère instinctivement désirable, voire inéluctable. Il s’agit d’un sujet de prime abord assez délicat, voire tabou, que Lassus s’empresse de bousculer, triturer et expulser, prenant un grand plaisir à démontrer les idées reçues pour mieux les démonter et dire tout haut ce que certains — et, plus crucialement, certaines — doivent penser en cachette. Porté par un dessin débalancé et virulent qui convient parfaitement aux propos tenus, l’album fait passer son message avec aplomb tout en faisant tour à tour rire, grincer des dents et réfléchir à une forme de violence psychologique institutionnalisée et liée au déni du refus exprimé par des femmes de vouloir impérativement donner la vie. L’auteur en a long à dire sur le sujet — son inspiration semble portée par une exaspération accumulée depuis longtemps — et le résultat est une œuvre qui hante les pensées pendant des jours suivant la lecture initiale.

Au final, avec ce triplé d’une grande variété formelle, La mauvaise tête poursuit sa trajectoire hors des sentiers battus, portée non pas par une volonté d’anticonformisme à tout prix, mais plutôt par un désir sincère de partager des œuvres peut-être plus difficiles d’approche mais très riches une fois apprivoisées. Cela tiendra sans doute du goût acquis pour les lecteurs de bande dessinée moins habitués à des expériences aussi déstabilisantes; en effet, le style graphique limité et répétitif de Lepage peut devenir ennuyeux, le caractère contemplatif de l’album de Denommé tranche avec les «aventures trépidantes» auxquelles peuvent s’attendre un lecteur moyen de bande dessinée, et le propos confrontationnel de Lassus ne peut laisser indifférent. Or, une fois surmontées les réticences initiales et les quelques notes qui passent moins bien, on atteint des saveurs rares et puissantes.