À quoi servent les intellectuels en temps de pandémie ?

08 avril 2020

[RUBRIQUE DÉBAT/ACTUALITÉ]

 

Un ami me racontait cette blague un peu avant que la situation sanitaire ne dégénère : quiconque a vécu la rédaction d’une thèse est de toute façon habitué à vivre l’expérience du confinement. C’est pourtant le contraire qui s’est produit.

Par un étrange mécanisme psychique, on se rend compte aujourd’hui que les gens habitués à renoncer au monde pour se réfugier dans la lecture, la musique, le cinéma, l’écriture ou la réflexion sont souvent parmi les moins aptes à gérer l’intrusion de nouvelles normes dans leur vie. Leur quotidien a beau être moins affecté que celui de tous par les changements objectifs qui transforment la vie sociale, c’est comme si l’impossibilité de s’éloigner du monde par choix devenait une source encore plus grande d’angoisse que pour ceux habitués d’y baigner.

C’est sans doute pour cette raison que les interventions à chaud d’intellectuels connus à propos de la Covid-19 donnent une impression de déconnexion par rapport au caractère humain du drame en cours. Comme si la réponse à la crise ne pouvait être que d’y injecter leurs propres fantasmes d’effondrement ou de renouvellement utopiques.

L’optimisme écologique

Pour plusieurs penseurs nouvellement ou moins nouvellement convertis à l’écologisme, la présente crise serait une formidable occasion pour repenser nos rapports à l’environnement. C’est le cas du philosophe Alain Deneault qui n’hésitait pas à avancer, dans Libération, que la crise était une « chance historique » de revoir les liens entre le capital et l’avenir de la planète. Même chose du côté d’Yves Citton et Jacopo Rasmi qui, dans les pages du Temps, avançaient qu’« [o]n a peut-être beaucoup à gagner de cette épidémie ». Pour sa part, Bruno Latour nous invitait, dans Le Monde, à respecter « ce long jeûne imprévu » et à en profiter pour « retrouv[er] ce luxe oublié : du temps pour réfléchir et discerner ce qui [nous] fait d'habitude [nous] agiter inutilement en tout sens ».

Le problème de ces interventions n’est pas tant l’indécence de parler des « bons côtés » de l’épidémie alors que les cadavres s’empilent dans les morgues de Bergame ou de New York. Après tout, aucun de ces penseurs ne nierait la gravité de la situation comme a pu le faire Giorgio Agamben en parlant d’une « soi-disant épidémie » sur le site de son éditeur italien Quodlibet. Le problème n’est pas non plus que ces derniers applaudissent un supposé écroulement alors que ni leur emploi, ni leur sécurité ne sont directement compromis. Le problème vient du fait que ces fantasmes de renversement écologique ne semblent pas se profiler à l’horizon.

Comment parler de révolution écologique lorsqu’ici le gouvernement Trudeau se penche sur un plan d’aide massif pour l’industrie pétrolière et s’entête à poursuivre la construction du pipeline TransCanada ? Comment parler de révolution du capital quand Trump annonce le plus grand plan d’aide de l’histoire américaine pour les compagnies de Wall Street ?

L’optimisme économique

Dans une série de chroniques publiées sur le site Russia Today, la superstar intellectuelle Slavoj Žižek présentait la récente pandémie de coronavirus comme une occasion de « réinventer le communisme ». Žižek, dont le livre sur la crise sortira dès avril 2020 (ce n’est pas une blague, le titre sera PANDEMIC!), avance que les mesures d’aide des gouvernements mondiaux marquent un retour au « commun » alors que tous – riches et pauvres – sont menacés par la Covid-19.

Cette hypothèse ne semble pas être contredite par les exemples historiques. C’est du moins celle que défendait l’historien Walter Scheidel dans son livre The Great Leveler, où les épidémies étaient montrées comme de « grandes égalisatrices ». Nous l’observons déjà avec la nouvelle importance que prennent des métiers autrefois injustement déconsidérés comme ceux d’infirmières, de préposées aux bénéficiaires, de camionneurs, d’éducatrices en services de garde, de caissières de supermarché… Même les détenus des prisons demandent aujourd’hui à être traités de façon humaine.

Déjà, les employés des entrepôts d’Amazon se mettent en grève, comme ceux de Whole Foods aux États-Unis : un nouveau rapport de forces se met en place. Mais dans quelle mesure cela tiendra-t-il ? À quels secteurs se limiteront ces avancées, si même elles se produisent ?

Dans une tribune publiée dans El Pais, le philosophe sud-coréen Byung-Chul Han s’en prend à l’hypothèse de Žižek en étudiant deux réponses à l’épidémie : celle de l’Asie, basée sur l’autoritarisme technologique et le contrôle biopolitique des populations et celle de l’Europe, basée sur le recours à une répression plus individualiste fondée sur la nation, le contrôle policier et surtout sur le contrôle des indésirables par la fermeture des frontières. Alors que l’Asie traite un mal intérieur en surveillant ses citoyens dans leur intimité, l’Europe traiterait un mal extérieur par le confinement de la cellule familiale et la peur de l’étranger.

Où Žižek voit l’émergence d’un nouveau commun, Byung-Chul Han oppose un contrôle tentaculaire et multiforme, et plaide pour un recours à la raison et à la réflexion individuelle plutôt que de sombrer dans le fantasme apocalyptique d’un renouveau par le pire. Il ne pourra y avoir de changement positif, selon Byung-Chul Han, que par une prise de conscience massive des nouveaux enjeux entraînés par la pandémie.

Vers une théorie du lien

C’est d’ailleurs en supposant le pire que la philosophe Judith Butler en arrive à plaider pour un renouvellement du lien social. Devant la catastrophe américaine qui se profile, Butler dénonce, sur le site de son éditeur Verso Books, une débandade qui menace d’accentuer les inégalités : inégalité d’accès aux soins de santé, inégalité des populations marginalisées, inégalité dans le confinement, inégalité quant à l’emploi devant la crise, inégalités nationales si un jour un vaccin était découvert. Au lieu de célébrer les mesures nationales qui seront peut-être notre tombeau, Butler plaide pour un commun humain, abandonné par la politique américaine, pour lequel les mouvements sociaux devraient se battre.

Loin de l’avènement d’une révolution écologique providentielle, l’anthropologue Frédéric Keck nous enjoint, dans un article de Mediapart, à regarder la crise du point de vue des chauve-souris et des pangolins, et à reconsidérer nos rapports au non humain, qui sont à la source de cette épidémie. Une philosophe des sciences comme Vinciane Despret, dont le livre Habiter en oiseau est paru à l’automne dernier, expliquait à l’émission 28 minutes d’ARTE que la redécouverte des chants d’oiseaux dans les villes ne provenait pas tant d’un retour des oiseaux que de la recherche de liens sensibles à travers un contact, quitte à ce que ce soit avec un non-humain.

Des phénomènes simples commencent à prendre une autre valeur, des gestes héroïques de ceux qui garantissent le lien social en prenant soin des malades aux gestes simples des amis brisant la solitude par Skype ou FaceTime. L’angoisse est bien réelle : anxiété parfois sans objet apparent, insomnie, hypocondrie, jogging, alcoolisme, peur pour ses proches, peur pour l’avenir, peur de manquer d’argent, de nourriture, de papier toilette pour certains.

Cette angoisse est inégalement vécue selon les prédispositions psychologiques ou les conditions matérielles, mais elle demeure commune. La réponse est elle aussi portée par ce que nous avons en commun, mais prendre soin de soi, des autres et du monde ne peut pas reposer sur le fantasme de ce qui repoussera quand tout aura brûlé.

Au contraire, il y a une insensibilité profonde dans le geste de l’intellectuel qui profite du brasier pour retourner en lui-même chercher les remèdes à notre mal. S’il y a une solution à trouver, elle est, comme chez Butler, dans des liens qui existaient avant la crise, et c’est à partir de ces liens qu’il faudra réfléchir à ce que sera la suite du monde.