Prêter corps aux mythes

19 novembre 2019

L’Encre noire. Chorégraphie et interprétation : Geneviève Boulet, Erin O’Loughlin, Laura Toma;  trame sonore : Marc Bartissol et contributions sonores de Dave Gossage; scénographie : Alexandra Levasseur; direction des répétitions : Isabelle Poirier, James Viveiros; costumes : Marilène Bastien, LA TRESSE; éclairages : Hugo Dalphond; direction technique : Catherine Ste-Marie. Présenté à l’Agora de la danse du 13 au 16 novembre 2019.

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Tout commence dans la pénombre. On ne remarque pas qu’elles sont sur scène, immobiles sous un grand tissu sombre. Puis, un mouvement agite l’étoffe, celui de trois corps qui se rendent visibles peu à peu, qui émergent de la noirceur et s’animent lentement. De cet instant, elles seront parfois seules, parfois en duo ou en trio sur scène, mais toujours comme envoutées, prise au corps par une énergie qui semble sourdre du plus profond d’elles-mêmes.

Le collectif La Tresse est né lors d’un stage de Gaga à Tel-Aviv avec le chorégraphe israélien Ohad Naharin auquel prenaient part Geneviève Boulet, Erin O’Loughlin et Laura Toma. La technique Gaga – nommée ainsi en référence aux premiers sons émis par les nouveau-nés – a comme visée de reconnecter le corps avec un mouvement intuitif. D’abord conçu comme une méthode d’entrainement pour les interprètes ayant subi des blessures, le Gaga suggère de travailler à partir des contraintes et des limitations physiques pour renouveler le langage chorégraphique. Sans être une application plaquée de cette technique, L’Encre noire en est fortement tributaire. Les interprètes composent à partir du ressenti et de l’imaginaire pour ensuite laisser couler l’émotion dans le corps.

Ritualiser les mythes

L’Encre noire se veut un hommage à la « trinité féminine sacrée de la Vierge, la Mère et la Sage ». C’est en mélangeant les imaginaires et les cultures que les co-créatrices tentent de réécrire un folklore qui honore le matriarcat. Durant deux ans, le trio a fouillé dans les récits mythologiques à la recherche de figures inspirantes, mais aussi dans leur propre héritage culturel. Ainsi, dans L’Encre noire, on trouve tout autant des références gaéliques et celtiques que des influences roumaines et québécoises. Mais c’est surtout l’Irlande qui tient une place prépondérante dans le processus de création. En voyage dans ce pays, les membres du trio se sont imprégnées des paysages pour en puiser la magie et la reconduire dans leurs gestes.

On retrouve justement en Irlande des statues datant du Moyen-Âge qui montrent une femme à la vulve démesurée, qu’elle ouvre largement avec ses deux mains. Leur signification demeure incertaine ; certains historiens stipulent qu’il s’agit d’un symbole de fertilité, d’autres les considèrent comme une mise en garde contre le péché de luxure ou encore comme une protection contre le mal. D’autres l’associent à une déesse celtique et racontent que Sheila Na-Gig avait le pouvoir de consacrer les rois : si un homme était capable de voir au-delà de sa beauté, alors sa sagesse avait été prouvée et ses capacités à gouverner, établies. C’est cette version qui est réinvestie par La Tresse. En effet, les co-créatrices prennent le parti des légendes, elles s’intéressent à tout ce qui excède le rationnel, à ce qui se situe du côté de l’onirisme. À travers le réinvestissement des figures mythiques, elles inventent un passé anhistorique qui glorifie et ritualise la féminité.

Accumuler les archétypes

Le collectif compose à partir de symboles et assume les clichés jusqu’au bout – je pense notamment aux choix de couleur des costumes ou aux rares éléments de décor : un losange, forme associée à la fécondité et à la transmission et un ovale, forme qui symbolise la féminité. Le spectacle est conçu en tableaux, marqués par les changements de costumes, qui mettent en scène l’excès, le corps qui déborde, qui exulte, qui se montre dans tout ce qu’il a de plus intime. De celle qui dévoile son sexe sous sa jupe à celle qui, vêtue d’une robe brune sévère, marche au rythme de la musique en faisant claquer ses talons, ce sont des archétypes d’une féminité ancestrale et mythique qui se succèdent. Sorcières, prêtresses, déesses, folles, saintes, elles se démultiplient dans l’espace.

Lorsqu’elles sont trois sur scène, leurs déplacements sont la plupart du temps circulaires, comme pour signifier l’interchangeabilité de toutes les figures qu’elles incarnent. En effet, les co-créatrices entremêlent et tressent des récits autour d’une puissance féminine qui se logerait dans le corps. Le travail chorégraphique repose d’ailleurs sur une circularité de la création, chacune partant de l’énergie de l’autre pour ajouter, retrancher, ajuster. Le nom du collectif prend alors tout son sens : à l’image des trois filons qui s’entrecroisent pour constituer une tresse, les danseuses forment un tout qui n’existe que par l’imbrication des sensibilités et des forces de chacune.

En regardant cet aller-retour entre le mythique et le réel, il m’est revenu en tête Sœur Julie, le personnage principal des Enfants du sabbat, d’Anne Hébert. Cloitrée au couvent, à la veille de prononcer ses vœux, Julie est assaillie par les visions d’un passé qu’elle avait oublié, celui d’une famille qui habite dans les bois, d’une mère et d’un père qui accomplissent des rituels païens et orgiaques sous les yeux de leurs enfants. C’est par le corps de la religieuse que jaillissent les visions, comme si devant cette nouvelle vie dans le sillon de dieu, son corps devenait le point de bascule entre le fantasme et la réalité. Il me semble qu’une chose similaire est à l’œuvre dans L’Encre noire. La danse, pour le collectif La Tresse, n’est qu’à un pas de distance du divin et du sacré. Elle permet une sortie hors du monde, une transe quasi mystique qui ouvre une brèche dans l’imaginaire par et à travers les corps.

crédits photos : Valérie Boulet