Place au joueur en toute liberté

18 novembre 2015

Maude Bonenfant, Le libre jeu. Réflexion sur l’appropriation de l’activité ludique, Montréal, Liber, 2015.

 

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L’activité ludique a mauvaise réputation : sur le plan conceptuel, on la discrédite en la plaçant en opposition à la catégorie du « sérieux », et une de ses formes d’incarnation les plus contemporaines, le jeu vidéo, a remplacé la bande dessinée et la télévision comme média régulièrement blâmé pour la corruption morale de la jeunesse. De plus, lorsque l’on songe à aborder le jeu de manière rationnelle, notre pensée peut se diriger vers le modèle mathématique de « la théorie du jeu ». Or, passé ces associations, le jeu comme phénomène a fait l’objet d’études philosophiques importantes et riches, qu’on pense à celles de Johan Huizenga avec son Homo Ludens[1], Roger Caillois et son Les Jeux et les hommes[2] ou encore aux travaux de Jacques Henriot[3].

C’est précisément l’étude de l’activité ludique qui est au cœur de l’essai Le libre jeu. Réflexion sur l’appropriation de l’activité ludique, signé par Maude Bonenfant, professeure de communication sociale et publique de l’UQAM et directrice du centre de recherche Homo Ludens. L’auteure démontre une capacité de synthèse absolument remarquable, puisqu’elle parvient à résumer en moins de 150 pages les élaborations théoriques sur le phénomène ludique des cent dernières années. De plus, Bonenfant ne se contente pas de simplement reconduire les propositions des auteurs convoqués en les citant longuement; elle se les approprie tour à tour afin de les mettre au service de sa propre démonstration, organisée dans une progression linéaire aussi cohérente que fluide. En cours de route, elle se donne également à quelques occasion le droit de parole, afin de nuancer les propos des auteurs cités, voire de les contredire. Par exemple, Bonenfant ajustant la notion de « cercle magique » au cœur de l’essai de Huizenga; alors que le philosophe allemand conceptualisait l’espace de jeu d’après des coordonnées spatio-temporelles, Bonenfant propose plutôt de penser ce cercle magique du point de vue sémantique. Aussi, l’auteure signale que si, chez Henriot, la distance entre le jeu et le joueur est de l’ordre de la psychologie du joueur et de son intention, elle fait plutôt de cette distance l’espace nécessaire à la production du sens et à l’appropriation par le joueur.

Après avoir abordé plusieurs aspects du jeu (son interprétation, ses limites et libertés, son appropriation et son éthique), l’auteure en arrive éventuellement à proposer son concept d'anthrôpos paizôn, qu’elle définit ainsi :

Alors que l’homo ludens joue de manière disciplinée (ludus), notre anthrôpos paizôn joue de manière improvisée (paidia). Ce qui le caractérise, c’est qu’il laisse entendre l’idée d’effort, le désir d’entrer en rapport de composition avec le jeu et les joueurs grâce à l’action en actualisant une part virtuelle du jeu pour affecter davantage le jeu et les joueurs. Celui qui improvise, qui use de son imagination, qui pense davantage de possibles en actualisant une part virtuelle du jeu, en fait, celui qui s’approprie le jeu en accord avec sa raison peut dévoiler sa puissance de créer, ce qui le responsabilise dans le sens produit et fait de lui un producteur du sens du jeu et de lui-même — un producteur du monde.

 

La richesse de ce concept tient dans l’importance qu’il accorde à l’intervention du joueur dans l’activité ludique, alors que ce dernier est souvent présenté dans une posture essentiellement réactive et conditionnée par son activité plutôt que comme un acteur déterminant qui peut en dicter les conditions. Ce concept peut par exemple être mis à profit pour étudier le phénomène du « transformative play », par lequel un joueur de jeu vidéo s’impose lui-même des contraintes au sein des règlements du jeu afin de produire un résultat non prévu par les concepteurs[4], ou encore les interventions artistiques dans les multivers comme Second Life[5]

En plus d’être un essai idéal pour quiconque veut s’initier aux études philosophiques sur le jeu ou se rafraîchir la mémoire grâce à un ouvrage qui en effectue une synthèse remarquable, la lecture du Libre jeu est également à mon sens une manière de s’initier à la sémiotique. Cette discipline n’est évoquée explicitement qu’à quelques reprises dans le texte mais il m’a semblé que l’appareillage conceptuel de l’auteure s’inscrivait dans cette perspective. En effet, les notions de code, règles, structure, interprétation et production de signes,  et encyclopédie — Bonenfant fait référence à ce concept tel qu’utilisé par Eco — sont déterminantes à la compréhension du jeu et constituent donc une belle occasion de saisir par la pratique certains concepts au cœur de la sémiologie.

La principale – et seule - réserve que j’ai éprouvée lors de ma lecture est l’absence d’exemples concrets qui auraient facilité la compréhension et l’application des propositions théoriques de l’auteure. Certes, quelques petits encarts en fin de chapitre, portant sur des objets variés – film, roman, jeu vidéo, partie d’échecs et Grandeur nature – offrent des brèves analyses de manifestations ludiques et permettent d’ancrer la théorie à des cas spécifiques. La qualité de ces trop rares analyses m’a fait regretter qu’il n’y en ait pas eu davantage, d’autant plus qu’aborder le jeu strictement sur le plan conceptuel n’est pas sans écueils, dans la mesure où le lecteur cherchera par lui-même à appliquer ce qui est proposé à des exemples plus pragmatiques, comme le sport, le théâtre ou les jeux vidéo.

En dépit de ce léger agacement, inhérent à la décision de proposer un essai à la visée générale et englobante, cet ouvrage trouve parfaitement sa place aux côtés des travaux sur la ludologie que Bonenfant absorbe dans son essai. Insister sur la liberté d’action du joueur dans l’activité ludique et sur l’importance de cette liberté est un recadrage conceptuel des plus importants qui ouvrira de nouvelles perspectives d’analyse, analogue à ce qu’ont permis en littérature les théories de la réception qui ont accordé au lecteur une plus grande autonomie face au texte.


[1] Huizinga, Johan. Homo Ludens, essai sur la fonction sociale du jeu. Paris : Gallimard, collection « tel », 1988

[2] Caillois, Roger. Les jeux et les hommes. Paris : Folio, collection « essais », 1992

[3] Pensons notamment à Le jeu (Paris, Synonyme, 1969) et Sous couleur de jouer : la métaphore ludique (Paris, José Corti, 1989)

[4] Ce concept est présenté par Olli Sotamaa dans son «Let Me Take You to The Movies. Productive Players, Commodification and Transformative Play», dans Convergence, Vol. 13, n. 4, pp. 383-401.

[5] On consultera à profit le dossier thématique de Paule Mackrous pour en apprendre davantage sur ce courant : http://nt2.uqam.ca/fr/dossiers-thematiques/second-life-et-lart