Phosphos ou l’espace des mille-et-unes questions

13 juin 2021

Phosphos, un spectacle de Collectif CHA; Conception et Direction : Paul Chambers; Interprétation et collaboration à la création : Lael Stellick ; Interprétation : Angie Cheng + Bettina Szabo + Bettina Szabo ; Interprétation et répétitions :Annie Gagnon ; Conception sonore : Robin P. Gould; Régie et Direction de Production : Chad Dembski ; Recherche vidéo : Amelia Scott ; Œil extérieur : Ingrid Bachman + David-Alexandre Chabot ; Conseil à la scénographie : Angela Rassenti ; Stagiaire à la conception : Tiffanie Boffa ; Résidences de Création : La Chapelle Scènes Contemporaines + Université Concordia, avec le soutien du Festival TransAmériques + Parts+Labour_Danse ; Élan artistique : Amanda Acorn + Jon Cleveland + Kelly Jazvac + Maria Kefirova + Dorian Nuskind-Oder + Ola Pilatowski + Bettina Szabo + Sophia Wright. En collaboration avec Agora de la danse + Tangente. Présenté du 26 mai au 5 juin 2021 à l’Espace danse de l’Édifice Wilder.

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Lorsqu’on pense à un éclairage de scène, on imagine instinctivement cette lumière qui éclaire la peau des interprètes, leurs corps, et les ombres qui se profilent sur l’environnement. On se projette sur ce qui se joue dans le mouvement entre l’ombre et la lumière. En s’intéressant à la lumière comme matière première de la représentation, Phosphos suscite une traînée de questionnements qui mettent en relief notre rapport à l’espace de la représentation, à l’importance du corps dans la performance, mais également au pouvoir du spectateur, en particulier celui de son regard et de sa participation. Phosphos est un évènement qui demande que l’on s’implique dans l’action, même lorsqu’elle n’est qu’image, mais également envers nous-mêmes.

Conçue comme un espace déambulatoire dans lequel les spectateurs prendraient part à l’installation lumineuse conçue par Paul Chambers, la performance a été adaptée aux restrictions en vigueur en ces temps de déconfinement timide, de sorte qu’elle était rendue accessible à très peu d’individus à la fois. Pour une vingtaine de minutes, je me suis donc rendue, seule, dans ce lieu absolument étrange. Accompagnée d’un placier, qui agit comme guide vers la salle, il faut parcourir un corridor dans le noir complet, chose à laquelle, en bonne citadine, mes yeux ne sont absolument pas habitués. Au bout du corridor, un carré de lumière apparait au sol et, avec lui, une émotion surgit sans prévenir. Peut-être est-ce ce bleu si calme et si vibrant à la fois, qui rappelle une piscine dans un rêve, un espace privilégié de détente, ou une matière intrigante dont les possibilités seraient infinies ? Peut-être est-ce le contraste entre ce noir si noir et la lumière du plancher ? Ou la musique qui pulse son rythme diffus ? Difficile d’expliquer cet effet, qui agit de façon très personnelle mais qui est ressenti comme une bouffée de chaleur étonnante.

Une ligne invisible tracée entre l’ombre et la lumière

Vient ensuite la question déterminante : où poser son corps dans cet espace ? Il aurait fallu se percher quelque part en hauteur, munie de lunettes infrarouge, et observer la procession des visiteurs pour avoir une idée de leur personnalité. Est-ce qu’au cœur de cet effet de grande solitude, une personne timide irait se planter au milieu du carré phosphorescent ? Resterait-elle en marge ? Se déplacerait-elle ? Qu’est-ce que ces comportements disent de nous ? Sommes-nous observés ? De nature plutôt curieuse, j’ai personnellement choisi de rester en retrait, m’asseyant en périphérie de la lumière, en me demandant quel aurait été mon réflexe si j’avais été accompagnée d’autres spectateurs. Tout en me questionnant, je passe timidement une main au-dessus du tapis, et je ne vois que son ombre. En le touchant, je constate que ma main laisse un filtre lumineux qui s’estompe rapidement. Est-ce une illusion d’optique ? Même si je sais qu’il s’agit d’un déambulatoire, j’ignore où aller. J’attends quelque chose, j’attends la performance qui viendra aussi timidement que mon courage. Je mets un pied dans le carré, puis l’autre, et les deux. J’attends, je tapote le tapis. Je me demande si l’interprète qui est terré dans le noir m’observe, s’il attend un signe de moi pour se mettre à l’ouvrage. Je questionne mes attentes. J’ai cette indécrottable sensation d’être sur le bord d’une piscine, mais d’avoir peur d’y plonger. Plus j’attends, plus cette sensation creuse en moi un gouffre. Je sais que la représentation a une fin. Je sais qu’il faudra quitter cet espace dans lequel je suis si bien, malgré l’attente.

Mouvement ?

Une masse noire dont je ne perçois que l’ombre apparaît, tranchant de sa présence un des côtés du fameux carré. Est-ce même un corps, ou plutôt un élément de décor en mouvement, un vêtement? La masse se meut très lentement. Je distingue enfin quelque part un pied. Hypnotisée par sa présence tant attendue, j’ai l’impulsion de me rapprocher. À genoux, j’avance timidement, de quelques centimètres. Je sais qu’il est permis de marcher sur ce sol, mais je n’ose pas. Il m’apparaît comme quelque chose de sacré, de plus grand que le spectateur. Je questionne ce réflexe de pensée. Il y a quelque part dans cette timidité un respect pour l’interprète, pour ce qu’il accomplit avec la force du geste répété, de la fatigue et de la mémoire de son corps. Je n’ose pas imposer le miens à ses côtés. Les lignes qui forment ce carré sont une leçon d’humilité.

Lentement mais sûrement, la masse se déplace sur un tiers du carré. Termine son épopée en une forme que je reconnais. Le placier vient me chercher. Je marche très lentement, pour profiter de la lueur, et je sors avec cette envie qui ne me quitte pas d’y retourner pour courir sur elle. J’aurais dû plonger.

crédits photos : Sandra-Lynn Bélanger