À part

30 mai 2016

Une île flottante / Das Weisse vom Ei. Un spectacle de Christoph Marthaler, avec la collaboration d’Anna Viebrock, Malte Ubenauf et les comédiens, d’après La poudre aux yeux d’Eugène Labiche ; scénographie et costumes d’Anne Viebrock ; dramaturgie de Malte Ubenauf ; avec Marc Bodnar, Carina Braunschmidt, Charlotte Clamens, Raphael Clamer, Catriona Guggenbühl, Ueli Jäggi, Graham Forbes Valentine et Nikola Weisse.

Production du Theater Basel et du Théâtre Vidy-Lausanne, en coproduction avec l’Odéon Théâtre de l’Europe (Paris), le Théâtre National de Toulouse Midi-Pyrénées, Le Parvis – Scène Nationale Tarbes-Pyrénées (Ibos), et avec le soutien de Pro Helvetia – Fondation suisse pour la culture (Zurich).

Présenté du 26 au 28 mai 2016, au Théâtre Jean-Duceppe, dans le cadre du Festival TransAmériques.

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J’ai déjà l’impression qu’Une île flottante aura le même effet, du moins sur moi, que Todo el cielo sobre la tierra (El síndrome de Wendy) d’Angélica Liddell qui composait le FTA il y a deux ans : malgré le style extrêmement différent des deux productions, cette même carence de mots pour arriver à bien les saisir, à les décrire donc, pendant qu’un vif sentiment revient sans cesse nous hanter tout le festival durant.

Terriblement riche, l’œuvre de Christoph Marthaler est cependant beaucoup plus sournoise, s’emparant habilement du vaudeville, art de la mécanique absolue, pour en faire ici, tel que son titre l’annonce, une forme à la limite (du) vulgaire – Le blanc de l’œuf, dans sa version allemande –, à la fois sirupeuse et solide, oscillante et ferme, qui demande une savante maîtrise et un talent fou pour la faire tenir. Ainsi aussitôt a-t-on l’impression que l’œuvre franchement désopilante – pour certains, du moins – s’étire qu’on est obligé de se rendre compte qu’il s’agit là d’un effet calculé du metteur en scène suisse auquel la question du temps, du rythme, et donc de différents niveaux d’intensité se voit centrale.

Adaptation de la (mauvaise) comédie La poudre aux yeux d’Eugène Labiche, Une île flottante reprend principalement à la pièce originale, en plus de la thématique sucrière, la rencontre de deux familles. Frédéric Ratinois se rend quotidiennement chez les Malingear afin de donner des leçons de piano à leur fille Emmeline. Or comme le voisinage commence à jaser, ces derniers pressent le jeune homme de leur faire part de ses intentions ; il n’hésitera pas à avouer qu’il est amoureux de la demoiselle, et étant donné que le sentiment est réciproque, rien ne sera ménagé par les familles petites-bourgeoises des deux tourtereaux pour s’impressionner mutuellement[1].

C’est à peu près là qu’on s’éloigne de Labiche : Christoph Marthaler – de concert avec le dramaturge Malte Ubenauf ainsi que la scénographe et costumière Anna Viebrock – a heureusement gommé le caractère extrêmement misogyne de la pièce (ce sont au départ les femmes qui sont la cause de tous ces grotesques sparages auxquels les hommes ne font qu’emboîter le pas), cela en mettant l’accent davantage sur la rencontre absurde de ces deux familles plutôt que sur leur tentative de se jeter de la poudre aux yeux.

On a effet misé sur le côté paumé des personnages dont l’existence semble aussi kitsch que les décors dans lesquels ils tentent d’évoluer. En tout cas, souvent ici on se croit dans La cantatrice chauve, notamment lorsque le spectacle commence véritablement – c’est-à-dire après que les huit personnages, tous admirablement grotesques et d’un jeu sans faille, sont alignés devant le rideau en guise de prologue pour débiter des phrases en apparence insensées («La marmotte est-elle réveillée?») –, s’ouvrant sur l’intérieur surchargé d’un appartement bourgeois de très mauvais goût : monsieur et madame Malingear échangent alors, de façon extrêmement lente et décousue, des répliques banales au détour de quelques simagrées, le tout sur d’interminables sonneries de pendule. Voilà que le ton est donné.

Faut-il également mentionner que les deux familles sont en quelque sorte interchangeables, si bien que vers la moitié du spectacle l’espace est habité par les Ratinois auxquels les Malingear rendent visite – encore une fois comme dans la pièce maîtresse de Ionesco – pour leur annoncer que le mariage entre Frédéric et Emmeline pourra avoir lieu. S’ensuit un long dîner qui se terminera en saignement de nez généralisé au son de la chanson «Le papa du papa» de Boby Lapointe. Dans le même ordre d’idées, le comédien Graham Forbes Valentine incarnera autant les deux domestiques Joséphine et Alexandrine, enfin l’oncle Robert.

C’est cependant au personnage de Friedelind qu’il importe de s’attarder un peu. Apparue avec Une île flottante, elle est «égarée», «restée coincée» dans des «intervalles troubles», d’où le fait qu’on la trouvera seulement «active au crépuscule». Pourtant toujours là, parfois témoin impassible, elle n’intervient justement qu’entre les scènes. Quiconque a lu La poudre aux yeux n’a pu qu’être frappé par la quantité d’apartés dont Labiche fait usage, comme si la majeure partie de la pièce se déroulait entre les lignes, en marge de l’histoire, et c’est précisément là où le travail de Marthaler s’insère. Est-ce d’ailleurs un hasard si ce personnage qu’il a inventé se prénomme comme la petite-fille du célèbre Wagner qui fut la membre connue de sa famille à s’opposer au régime nazi? Car ne l’oublions pas – autre aspect de cet époustouflant spectacle : les Malingear s’expriment en français et les Ratinois, en allemand, ce qui n’a rien pour faciliter les échanges.

La question du bilinguisme trouve une résonance particulière en cette contrée, tout comme le fait qu’un tel spectacle soit présenté chez Duceppe, lieu par excellence du vieux public bourgeois montréalais. «Chaque chose à sa place nous évite certaines grimaces», lance à un moment donné l’ancien confiseur. C’est là où Marthaler frappe fort : dans cet univers hautement déjanté on rit beaucoup, certes, mais on ne sait vraiment pas toujours où se ranger.

crédit photos : Simon Hallström


[1] Au sujet de Frédéric et Emmeline, on les trouvera peut-être plus ridicules que tous les autres personnages, ce qui n’a pas manqué de me faire penser aux amants Mariane et Valère dans le Tartuffe de Michael Thalheimer que nous avons vu ici l’an dernier au FTA.