Montréal de fantaisie

25 janvier 2018

François Girard, Hochelaga, terre des âmes, Max Films, 2018, 100 minutes.

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Le film historique offre à divers degrés de satisfaction le privilège d’apprécier à loisir les détails d’un habit d’époque, l’épaisseur d’une étoffe, d’imaginer le poids d’une boucle de ceinture ou d’un pendentif. Genre guindé ou lyrique, de studio ou de panoramas naturels, où sont reines et rois costumiers, décorateurs et accessoiristes, il peut être western spaghetti, péplum italien ou « de qualité française ». Au Québec, c’est au terroir qu’il ramène inlassablement, sauf en de rares occasions où la bourse de l’État providence se délie. Quoi qu’il en soit, tout développement en matière d’Histoire débute par la découverte d’une pointe de lance, d’un journal de bord ou d’un quelconque objet.

Le metteur en scène François Girard est fasciné ceux-ci, au point d’en faire les moteurs narratifs de ses films. Dans Le violon rouge, un violon fabriqué par un grand luthier traverse trois siècles, passant d’un propriétaire à l’autre. Le principe demeure dans Hochelaga, terres des âmes, quoique présenté de façon plus didactique. Au lieu d’un objet, c’est un espace géographique précis qui passera, si l’on peut dire, de locataire en locataire. Mais les objets seront les clés permettant d’accéder au passé de cet espace.

Avec un budget de 15 millions de dollars, un sommet depuis Nouvelle-France de Jean Beaudin, Hochelaga débarque en salle en concordant pile-poil avec les célébrations du 375e anniversaire de la ville de Montréal. Si d’aucuns ont crié à l’opportunisme ou ont suggéré qu’il s’agissait d’un film de commande, il n’en est rien : Girard portait depuis des années ce projet de raconter Montréal. Candidat canadien à l’Oscar du Meilleur film en langue étrangère, nommé à huit reprises aux Prix Écrans canadiens, Hochelaga, terre des âmes est visiblement un film de prestige : il est, en d’autres termes, lisse et désincarné.

32 films bofs sur Hochelaga

Lors d’un match de football au stade Percival-Molson, une partie du terrain s’affaisse, causant la mort d’un joueur de l’équipe de l’Université McGill. Sous les recommandations de son directeur de thèse, un doctorant en archéologie, Baptiste Asigny (le rappeur et comédien Samian), ira étudier les lieux dans l’espoir d’y découvrir une preuve de l’emplacement du village iroquois d’Hochelaga. Au fil de ses recherches, le jeune Mohawk exhumera des artéfacts ramenant à différentes époques de l’histoire de Montréal.

En 1687, un trappeur (Emmanuel Schwartz) épris d’une Amérindienne se rend à Ville-Marie pour soigner un mal qui l’afflige. Deux siècles plus tard, deux Patriotes (l’un deux interprété par Sébastien Ricard) vendent des armes à une richissime Anglaise, de connivence avec les insurgés. Finalement, au mois d’octobre 1535, Jacques Cartier (Vincent Pérez) et sa suite rencontrent les Iroquois d’Hochelaga.

Enterrer la hache de guerre

Hochelaga, terre des âmes se présente comme œuvre de réconciliation. Le scénario de Girard célèbre avant tout cette coexistence qui continue de donner à Montréal son caractère distinct. Intentions louables en ces temps d’obscurantisme. Ce qui est dommage, c’est que l’exécution ait la subtilité d’un coup de tomahawk de Mohawk sur le golliwok. On confère à Fayolle Jean, acteur d’exception, le rôle secondaire d’un chauffeur de taxi haïtien vantant les mérites de P.K. Subban. Un enfant à naître est le fruit d’une union entre une Maghrébine et un Québécois. Le trappeur susnommé tient à se marier « à l’amérindienne » et, surprise! Anglais et Français combattent main dans la main les troupes du général Colborne. L’idée en soi n’est pas ridicule, mais il y a dans cette gibelotte racommodante un refus de rendre compte de la complexité des rapports qui nous unissent.

À cet effet, la scène de la rencontre entre Cartier et les Iroquois est exécutée grossièrement. Au lieu d’explorer les différents rapports et points de vue de ce moment historique, on rit de l’incongruité du face à face – les Amérindiens considèrent que les Français puent et n’arrivent pas à déchiffrer les objets de piété qui leur sont tendus. Puis hop! on passe à la scène suivante. Cette ambition de raconter 750 ans d’histoire en 100 minutes empêche l’investissement. Pour le reste, aux moments charnières de l’histoire de Montréal (la signature du Traité de la Grande paix en 1710, la prise de pouvoir par les Anglais en 1760, entre autres) sont préférées des bribes anecdotiques qui apparaissent stériles et désincarnées. Que la distribution de talent s’empêtre dans un accent français « d’antan », en roulant les r dans leur bouche comme une vieille plotée de bines froides, n’aide en rien à l’entreprise. Au moins, la beauté des décors, des costumes et une scène sur un champ de bataille amérindien viennent dorer une pilule qui passe de travers, faute, ironiquement, d’un manque de vision unificatrice.

Effort de mémoire

Quelle charge symbolique faut-il attribuer au fait que nous ignorons toujours l’emplacement d’Hochelaga? Les Iroquois d’antan, après avoir serré la pince de Cartier et de sa compagnie, flairant des massacres à venir, auraient-ils pris, séance tenante, la poudre d’escampette, effaçant derrière eux et avec application toute trace de leur présence, si bien qu’aujourd’hui leur village hante les rêves de nos archéologues comme l’Eldorado a hanté jadis ceux des conquérants espagnols? Pour oublier Hochelaga, terre des âmes, personne n’aura à faire ce type d’effort. Dommage, car il reste encore tant à raconter.