L’usage raisonnable de la force

24 février 2016

Saint-André-de-l'Épouvante, texte de Samuel Archibald; mise en scène de Patrice Dubois, avec Miro Lacasse, André Lacoste, Dominique Quesnel, Dany Michaud et Bruno Paradis; une production du Théâtre PÀP, des Productions À tour de rôle et du Théâtre La rubrique. Au Théâtre Espace Go jusqu'au 12 mars 2016.

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He’s a god
He’s a man
He’s a ghost
He’s a guru
–Nick Cave, Red Right Hand

 

Samuel Archibald est l’écrivain d’un Québec dont les marges et la géographie sont porteuses d’histoires plus riches que bien des récits urbains, incompatibles avec une véritable expérience de la modernité et de l’américanité (ou de la québécitude, si l’on préfère).

La première incursion théâtrale de l’auteur – composée sur invitation de Patrice Dubois, Benoît Lagrandeur et Dany Michaud –, Saint-André-de-l’Épouvante, met en scène ce qui fait qu’Archibald connait le succès depuis la publication d’Arvida, en 2011 : un talent de dialoguiste et une capacité à forcer des histoires à se plier à des codes auxquels on ne les associerait pas (roman noir, southern gothic, films de genre, etc.).

Dans le cahier d’accompagnement de la pièce, l’auteur souligne :

Ce qui m’effrayait le plus, en écrivant pour le théâtre, c’était d’abandonner le contrôle du romancier sur sa page blanche et la relation discrète qui se noue de loin entre le livre et son lecteur. Il y a quelque chose de confortable à régner comme un petit dieu sur ses territoires de papier et à ne rencontrer son public que de loin, dans l’après-coup.

Règle générale, Archibald s’investit dans des projets qui nécessitent une compréhension de certaines notions et archétypes incontournables, et qui nourrissent abondamment son œuvre et son imaginaire. On n’a qu’à penser à son intérêt pour la «cryptozoologie», souligné par le biais d’une histoire de chasse à la «bête mystérieuse», dans Arvida. C’est que là où l’on pourrait croire, à première vue, que l’auteur, par l’entremise de ses sujets de prédilection, part à la rencontre de la Ligue du Vieux-Poêle pour discuter de La Scouine, il le fait en convoquant Jim Thompson, Stephen King, Harry Crews, William Friedkin et autres Walter Hill, tout en demandant à Fred Pellerin (qui s’inviterait à faire ripaille avec le groupe) d’aller voir s’il n’y a pas une tache d’huile en forme de Claude-Henri Grignon dans le stationnement.

 

Travailler pour le diable

L’essence du texte d’Archibald pourrait en soi se révéler une extension de l’une des plus célèbres phrases de William S. Burroughs, tirée des premières pages de Naked Lunch :

America is not a young land: it is old and dirty and evil before the settlers, before the Indians. The evil is there waiting. And always cops: smooth college-trained state cops, practiced, apologetic patter, electronic eyes weigh your car and luggage, clothes and face; snarling big city dicks, soft-spoken country sheriffs with something black and menacing in old eyes color of a faded grey flannel shirt[1].

Le mal en perpétuelle flottaison, donc. Une menace protéiforme. La nature qui force cinq individus à se «conter des peurs», le temps d’un orage.

Bien que la table fût mise pour un huis clos (véritable continent noir entre quatre murs) au cours duquel un bar sans trop d’attraits devient le théâtre d’un rince-cochon pour l’âme, le tableau moral et social dépeint dans cette pièce, plus près de la novella que du théâtre, manquait à la fois de cohésion et de caractère dans son adaptation scénique.

Un théâtre qui prétend être le fruit du travail d’un écrivain comme Archibald devrait assurer une réciprocité aux ressorts narratifs de l'œuvre par une attention soutenue à la mise en scène, à la scénographie et à la distribution, ce qui n'a pas été le cas. Les personnages d’Archibald sont peut-être grivois – et parfois stéréotypés –, cela n’empêche pas que le génie de ce dernier est de leur inculquer, au-delà d’une part de bien et de mal en perpétuel déséquilibre, une aura dont le rayonnement particulier, par effet de trompe-l’œil, peut permettre à ceux-ci de s’extraire d’un Québec qui n’a jamais réellement accouché d’un pays, pour rejoindre des récits dont la gravité s’inscrit dans une histoire du chaos perpétuel de l’Amérique.

À travers les vérités et les colères que l’orage emporte, dans un mimétisme météorologique, on sentait le jeu des comédiens incapable de rejoindre la violence du sentiment qui inspire leurs témoignages. 

 

Valider ses confessions

Dans cette pièce en six scènes, le lecteur familier avec le monde et l’écriture d’Archibald aurait voulu voir un parfait cinglé (à la Dennis Hopper) tenir le rôle de l’homme en noir – «Le gars de la ville», dans le texte original. Véritable incarnation d’un mal latent, «mangeur d’histoires», figure similaire au bel inconnu avec qui dansa un jour Rose Latulipe (une référence occultée dans le texte, mais que le metteur en scène Patrice Dubois a souligné en faisant danser l’acteur Miro Lacasse avec le personnage de Loulou), celui-ci convoque l’imaginaire des légendes de l’Amérique crépusculaire.

Quant au personnage de Mario, l’homme à tout faire, le «beau bonhomme fatigué», on l’aurait cru tout droit sorti d’un film d’André Forcier, à la lecture de la pièce. Or, la performance de Dany Michaud, plus beau bonhomme que fatigué, et plus homme de théâtre qu’homme à tout faire, ne collait pas du tout. Et s’il est une chose qui aurait dû de coller dans St-André-de-l'Épouvante, c’est bien la manière de prononcer des phrases assassines comme :

Je t’endure soûlonne depuis sept ans, tabarnac. Je t’endure parkée icitte au bar toute l’été à partir de midi. Je t’endure à faire la belle devant Pierre, Jean, Jacques, sans dire un crisse de mot. J’ai enduré toutes sortes d’affaires pis je m’en vas en endurer encore, mais toi, tu vas me câlicer patience avec tes lumières dans la montagne. Tu vas me câlicer patience.

Bruno Paradis, pour sa part, tardait à convaincre dans le rôle de Rénald «Briquet» Cantin : trentenaire informe, idiot du village, visiblement inspiré de l’incendiaire de Chapais, Florent Cantin, qui au cours de la nuit du 31 décembre au 1er janvier 1980, a accidentellement mis le feu au club Opemiska, avant d’aller se réfugier chez ses parents. Le brasier avait emporté 48 résidents du village. Lourde tâche, donc, d’incarner ce double fictif dont plusieurs répliques auraient pu être retranchées sans nuire à la diégèse d'un bout de la pièce, nommément certaines adresses à la foule qui ont pour effet de provoquer des rires (en boîte) automatiques :

Non, c’est pas ça. Ç’a rien à voir avec ça. Je suis dans un théâtre […] J’essaye de parler au monde dans les rangées. J’approche de la petite madame au bord avec une veste grise. Je monte dans la rangée jusqu’au monsieur avec une chemise bleue.

Des interventions prévisibles comme les applaudissements que reçoivent les pilotes d’Air Transat après un atterrissage réussi à Cuba. Un peu comme s'il était nécessaire que l'auditoire valide la confession du personnage. Gratifié (ou non) par une réponse, Cantin continue et sombre peu à peu dans un délire que le texte d’Archibald cernait mieux que son interprétation à l’Espace Go.

L’arbre où vont se pendre les secrets

Archibald a le talent de doser le langage et d’user de gradation dans Saint-André-de-l’Épouvante, alors que le passage en scène n’y arrive pas. L’intrigue de ce petit livre orange était pourtant plantée comme la racine d’un arbre où vont se pendre les secrets des personnages.

Tandis qu’avance la pièce, on s’aperçoit que là où le personnage de Martial («le policier le moins décoré du Québec»), incarné avec justesse par André Lacoste, sombre dans le doute et entend les incantations des villageois l’empressant de faire usage raisonnable de la force, «protéger son monde», Loulou, la tenancière de bar, jouée par Dominique Quesnel, reçoit l’épiphanie trop tard, au nom de l’ironie dramatique.

Devant un décor mal exploité, un peu à l’image de la distribution, le public pouvait attester de la puissance de cette phrase de Loulou, dans un fracas que l’on aurait voulu plus puissant : «Je suis devenue vieille ce jour-là, quand j’ai compris que le monde pouvait plus me surprendre, mais qu’il pouvait encore me décevoir.» Dommage que la scénographie n’ait pas bénéficié de plus de recherche, car dans cette affaire de mots et de silences (où les uns s’enfargeaient parfois dans les autres), rien ne semblait se matérialiser ou se dématérialiser concrètement par le truchement du passage de l’écrit à la scène. 

crédits photos : Marianne Desrosiers, Gunther Gamper
affiche : Lino


[1] William S. Burroughs, The Naked Lunch, New York, Grove Press / Atlantic Monthly Press, 2013 [1959], p. 11.