Les marges, la contre-culture et les artistes en dépression

19 mai 2015

Ralph Elawani, Les marges détachables, Montréal, Poètes de brousse, coll. «Essai libre», 2014, 88 p.

///

Les marges, la contre-culture et les artistes en dépression[1]

Depuis près d’une décennie, les recherches sur la contre-culture, époque qui connait son apogée vers la fin des années 1960 et le début des années 1970 au Québec, connaissent un essor. Mais qui dit contre-culture dit aussi, plus largement, cultures de marge. En effet, si le vocable renvoie d’emblée à la période historique – ce moment de l’histoire occidentale qui naît avec la fin de la Seconde Guerre mondiale et l’expansion de la classe moyenne, de la société de consommation et de la culture populaire –, il englobe aussi, de façon plus générale, diverses manifestations pratiquées par des cultures minoritaires en oppositions aux normes et aux valeurs d’une culture dominante. Ainsi, faire l’histoire de ces courants contre-culturels permettrait non seulement de porter un regard neuf sur les enjeux sociaux et culturels d’une époque, mais aussi de comprendre leur répercussion, voire leur héritage, sur tout un pan de la culture contemporaine.

C’est, en gros, l’idée principale défendue par Ralph Elawani dans Les marges détachables :

[…] au sein d’une société où la culture passe de plus en plus pour “quelque chose que l’on se permettra une fois que les problèmes économiques seront réglés”, je crois que l’exploration de l’histoire des marges, des avant-gardes, des iconoclastes et des contestataires constitue un moyen commode d’apprendre à lire entre les lignes de débats éclipsés par les coups d’archet de concerts politiques monocordes.» (p. 28).

D’actualité, cette citation laisse entrevoir pour l’essai un programme ambitieux, qui laisse toutefois le lecteur un peu sur sa faim.

Pourtant, ce ne sont pas les idées originales qui manquent dans cette plaquette de quatre-vingt-huit pages; ratissant large, l’auteur y esquisse une sorte de carte heuristique des problématiques complexes et essentielles à la compréhension du phénomène contre-culturel au Québec.

D’abord, la question du fossé entre générations constitue, d’une certaine façon, la trame de fond de l’ouvrage. En s’interrogeant sur les raisons de l’oubli et de la «non conservation» de l’héritage des mouvances marginales au Québec depuis les années 1960 (p. 35), Elawani émet l’hypothèse qu’au fil des ans, les conditions favorables au dynamisme des cultures contestataires se sont dégradées. Si la question de l’identité nationale venait galvaniser toute une génération de baby-boomers – dont le poids démographique a certainement influencé la réception de la contre-culture –, force est d’admettre que la génération suivante, celle de «l’âge d’or d’un certain underground» (p. 37), et les autres, n’auront pas été marquées de la même «québécitude» ou d’un sentiment anticolonial semblable à celui de ses prédécesseurs (p. 40). L’ennemi à abattre s’est transformé.

L’auteur souligne aussi le problème du vieillissement de ce qu’il nomme les «idoles contre-culturelles». À ce titre, l’exemple de Robert Charlebois est éclairant : «Comment un homme qui se lamentait en 1967, sur Terre des bums, de l’absence des Chinois à l’Expo 67, qui chantait Entre deux joints cosigné Pierre Bourgault et qui […] prenait part au concert bénéfice du comité Vallières-Gagnon […] a-t-il pu changer d’image et se retrouver à chanter [des pièces] coécrites avec Luc Plamondon?» (p. 54) demande l’auteur. Ce à quoi il répond : «les idoles contre-culturelles vieillissent plus mal que leur mythe» (p. 55).

Clef de voûte du livre, cette réflexion sur «la chute d’une génération» est sans doute la plus féconde pour comprendre l’irrecevabilité et la récupération des cultures de marge par le marché. Ainsi, l’infantilisation dont a souffert la contre-culture a joué un rôle dans «la dégradation de [sa] valeur réelle […]» (p. 74). Couplée au désintérêt d’une institution mal outillée pour «recevoir ce genre de  “savoir”  hybride» (p. 81), la récupération des formes, des styles, des icônes contre-culturelles par les médias ou la publicité, quant à elle, n’aura de cesse d’enfoncer le clou du non sérieux sur cette période enfumée de notre histoire.

La solution pour réhabiliter les cultures de marge se trouve donc dans l’intérêt «désintéressé» de «passeurs» à la volonté de les étudier, de les conserver et de les diffuser (p. 26). Ainsi, l’auteur salue les initiatives actuelles comme les blogues Ubu Web, Hors Champ, Mondo P.Q, ou encore la Cinémathèque québécoise et la Médiathèque littéraire Gaëtan Dostie qui tentent de corriger le tir en se réappropriant les technologies «pour lutter contre les pouvoirs établis» (p. 88).

Si les hypothèses et les nombreux cas cités ont de quoi faire baver l’amateur de cultures marginales (l’influence anglaise sur la presse parallèle jusque dans les années 1990, la disparition de la figure du journaliste rock, l’apport du jazz, etc.), le manque d’analyses vient rapidement le faire déchanter. C’est qu’Elawani pose plus de questions qu’il n’en résout. Il s’agit, certes, d’un essai, mais l’empilement des idées et des exemples embrouille la compréhension et complexifie la lecture. Divisé en plusieurs parties, le livre enchaîne citations et questions revenant au passage sur des problématiques esquissées sans les regrouper de façon cohérente. Par ailleurs, l’écriture quelque peu laborieuse laisse une vague impression d’urgence de coucher les idées sur papier, idées qui auraient mérité d’être mieux ficelées.

Cela dit, on ne pourra reprocher à Elawani de ne pas faire œuvre originale. L’accumulation de citations en exergues tirées des répertoires de cultures savantes et populaires (ici, Indiana Jones n’est jamais bien loin d’Arthur Buies!), les illustrations photographiques documentaires, les phrases-images placées en hors-texte et le découpage approximatif en chapitres font des Marges détachables une sorte d’«essai-collage» à l’image même d’une certaine forme de littérature contre-culturelle.


[1] Errol Gagné cité par Ralph Elawani : «[…] C’est pour ça que, si vous voulez ma définition de la contre-culture, je vous dirais presque que c’était des artistes en dépression. […]». (p. 48)