Les années-lumières de Lucie Grégoire

09 novembre 2018

Territoires, Chorégraphie : Lucie Grégoire ; Interprétation : Lucie Grégoire, Kim Henry, Isabelle Poirier, James Viveiros ; Musique : Robert M. Lepage, Robert Normandeau et autres ; Dramaturgie : Paulo Castro-Lopes ; Répétitrice : Dodik Gédouin ; Éclairages : Marc Parent ; Régie son et direction technique : Pierre Lavoie ; Résidence de création : Agora de la danse, Centre Culturel Notre-Dame-de-Grâce, Compagnie Marie Chouinard ; Coproduction : Lucie Grégoire Danse. Présenté à l’Agora de la danse du 7 au 10 novembre.

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Territoires se présente comme une œuvre-paysage qui retrace le trajet artistique d’une chorégraphe d’expérience, intégrant d’anciennes pièces reconfigurées et mises en lumière sous de nouveaux jours, afin qu’elles soient transmises au sein de nouveaux corps. La pièce s’ouvre sur un solo interprété par Lucie Grégoire, qui apparaît à la toute avant-scène, vêtue d’un trench, ses pieds nus s’enracinant dans le sol qu’elle frappe avec le bâton qu’elle tient. Éveillée, le regard implacable, elle scrute un horizon qui semble s’étendre au-delà de la salle. Il y a quelque chose de prophétique, de chamanique dans sa présence. Elle incarne une forme de vérité à venir ou cachée sous les couches du temps. Se laissant guider par le mouvement du bâton au sol, elle se déplace sur le plancher, à la fois hypnotique et sérieuse. Cette ouverture donne le ton, étend le lieu du spectacle vers un ailleurs qui se manifeste dans la mise en pratique d’un mouvement qui oscillera, précis, tout au long de la représentation, entre le très intime, le rituel concret et l’infiniment grand.

Le tableau suivant montre deux jeunes interprètes dans une chorégraphie simultanée. Il émane de leur travail et de leur présence quelque chose de sacré, comme si la lenteur des gestes  exécutés formait un alliage voué à les offrir à quelque chose de plus grand que le spectacle. Elles accomplissent, calmes, dans un grand silence, des mouvements qui coulent de source. La finesse de leur relation est remarquable. Le tissu mouvant des jupes se fond dans l’éclairage ocre du mur et laisse deviner l’étendue d’un territoire magnifié par l’aspect spirituel du duo.

La chorégraphe revient ensuite sur scène le temps d’un magnifique moment où elle se déplace lentement, doublée d’une interprète qui, dos à elle, incarne quelque chose comme son ombre ou son dédoublement. « Ah, comme la neige a neigé » : ce vers de Nelligan trop souvent cité, dont on avoue être un peu las, est prononcé par une voix d’une profondeur troublante, sur une brillante musique. Ce qui se produit sur la scène étonne et touche par la vulnérabilité assumée de la danseuse qui se présente, honnête, vêtue d’une robe de soirée un peu grande. La dualité entre les deux danseuses, qui traversent la scène sur une renversante chanson de Claude Léveillé, est d’une grande beauté, et fige certainement au cœur de ce spectacle un instant glaçant de nostalgie.

On assiste aussi à des moments de grande tension au cœur de la pièce, dont ce tableau, qui met en scène deux interprètes féminines dans une étonnante transe. On apprécie particulièrement la souplesse et la vivacité de Kim Henry qui lance, de tout son être, des appel frénétiques à la lumière blanche qui tombe au sol pour former un hexagone dans lequel elle ira danser, vêtue de d’un costume d’un vert profond. Entre elle et sa partenaire, Isabelle Poirier, qui projette un je ne-sais-quoi de captivant, se développe un jeu au centre duquel règne, victorieuse, la lumière.

S’ensuit un duo mystique dans lequel la chorégraphe se présente, le visage caché sous une longue crinière noire, agitant une branche feuillue, et où James Viveiros, seul interprète masculin de la pièce, incarne une sorte de chasseur, muni d’un long bâton et semblant traquer une bête. Ce qui fascine dans ce tableau, c’est la relation que ces deux personnages entretiennent : la présence inquiétante de cette figure chamanique rappelle l’ouverture de la pièce, et appelle, par sa nature, à une réflexion, à une mise en garde. Elle évoque peut-être un certain danger. James Viveiros semble immense sur la scène ; il fait tourner autour de sa tête le long bâton, se déplace, agile et à l’affut. Le duo se partage l’espace de la scène sans pourtant jamais entrer en relation directe, crée un territoire plus grand que celui du plancher de danse. La distance, entre eux, s’étend au-delà de l’action.

Au terme de ce périple où se côtoient l’intime et l’immense, la notion de territoire se décline en autant de personnages que de lieux, par une gestuelle profondément ancrée dans l’expérience. On y retrouve des accents de Butô, de danses traditionnelles, des instants figés et personnels autant que des rituels qui font signe vers l’ailleurs et qui nous donnent à concevoir l’immensité d’un territoire multiplié, complexe et fascinant. Si la pièce laisse une impression de fixation du passé, la réflexion qu’elle engendre s’avère plus que pertinente et il fait bon de s’y plonger.

Pour clore la représentation, Lucie Grégoire, dans une magnifique robe de satin noire, évolue en solo à l’intérieur d’un carré de lumière blanc, aussi gracieuse qu’énergique. Elle apparaît en vainqueure, maîtresse de ce territoire de lumière qui se déplace avec elle sur la scène.

crédits photos : Angelo Barsetti.