Le théâtre au temps de la pornoculture

26 mars 2018

P.O.R.N.: PORTRAIT OF RESTLESS NARCISSISM, performance/théâtre (laboratoire — première étape de travail), conception et jeu : Christian Lapointe et Nadia Ross; direction technique : Rob Scott et Mateo Thébaudeau; une coproduction Théatre Blanc et STO Union, présentée au Théâtre La Chapelle (Montréal) du 9 au 11 mars 2018.       

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C’est d’abord une rencontre, celle de Christian Lapointe et de Nadia Ross, qui a mené à la création de P.O.R.N., présentée récemment au Théâtre La Chapelle, mais c’est paradoxalement à une rencontre impossible que nous convient les deux artistes pour cette première collaboration.

« I can’t focus », écrit Lapointe à Ross alors qu’il navigue sur plusieurs fenêtres à la fois : articles de journaux, sites pornos, photographies, musique, vidéos. « I can’t focus » : l’énoncé a quelque chose d’ironique, puisqu’on observe depuis un bon moment déjà la vitesse à laquelle, sur son écran, Lapointe passe d’un onglet à l’autre.

Comme l’indique l’acronyme PORTRAIT OF RESTLESS NARCISSISM, P.O.R.N. aborde la question du narcissisme ambiant. Entretenant un certain flou entre réalité et fiction, Lapointe et Ross se mettent en scène dans le cadre d’un dialogue qui se déploie par écrans interposés. Le contenu de ceux-ci est projeté sur une surface transparente derrière laquelle se trouvent les deux artistes. C’est une déferlante d’images, d’informations, de musiques et de vidéos qui devient la matière première de la tension dramatique. Les personnages n’échangeront à aucun moment de façon directe, mais seulement via une application de discussion (de type Messenger) particulièrement familière.

Consommer l’autre   

Faire du théâtre à partir d’une conversation sur Internet représente un défi certain, tout comme le fait de rendre dynamique pour le spectateur le jeu des recherches et des clics successifs qui peut sembler banal à celui qui s’y adonne quotidiennement, étant donné qu’il produit un matériau assez statique d’un point de vue scénographique. Le dispositif parvient néanmoins à capter notre attention, tout comme le rythme rapide auquel les pièces musicales sélectionnées à même YouTube (y compris Shape of you d’Ed Sheeran (!), dont le caractère explicite est d’autant plus frappant dans ce cadre) se succèdent. L’indétermination quant à la teneur exacte de l’échange — est-il bien question de sexe ? —, grâce à laquelle le texte prend de multiples résonances, contribue également à maintenir notre intérêt.

Tout au long de leur séance de clavardage, les personnages effacent à mesure les traces qui leur permettraient de se dévoiler véritablement l’un à l’autre. Ils avancent masqués, dans un jeu de défilades plus ou moins humoristiques qui s’ouvre, dans la seconde partie, sur une conversation vidéo entre les marionnettes leur servant d’avatars. Dans ce dialogue de sourds mimant les discours du online dating, chacun énonce sa liste d’attentes disproportionnées, dont la dernière, prononcée par le dinosaure de Ross, est particulièrement révélatrice : « You must not bore me ».

Il y a quelque chose d’inconfortable dans le fait d’être plongé dans l’espace privé de la navigation Internet et des échanges qui y ont lieu, puisque cet espace donne habituellement le sentiment illusoire d’être libres de circuler où bon nous semble, à l’abri du regard d’autrui.

Si Christian Lapointe nous a habitués à un théâtre qui interpelle le spectateur de manière directe, cette collaboration avec Nadia Ross, reconnue pour son théâtre qui repousse les limites de la représentation, adopte une facture plus classique. Avec P.O.R.N., c’est le contenu lui-même qui est déstabilisant, en ce qu’il touche un pan peu reluisant du mode de vie actuel et ce, de façon frontale : les êtres, anonymes et interchangeables, peuvent être consommés aussi rapidement que les images.

L’attention en déficit

Dans P.O.R.N., comme dans l’univers de la porno, il n’y a pas beaucoup de nuances entre les extrêmes que sont l’anonymat et la nudité complète. Dans la dernière partie de la pièce, les protagonistes se retrouvent dans le lit qui était à l’avant de la scène dès le départ — la fin était donnée d’avance — comme s’il s’agissait de l’unique horizon de la conversation en cours. Nadia Ross reste immobile, les yeux rivés sur son téléphone, tandis que Christian Lapointe quitte lentement les lieux. Une chose est certaine, ici : malgré l’union des corps, toute véritable rencontre est impossible.

P.O.R.N. nous est présenté comme la première étape d’un projet plus vaste et il y a effectivement matière pour les deux artistes à poursuivre leur travail autour de la pornoculture et de la médiatisation des contacts humains. Si le point de vue adopté est sombre, il permet de mettre en évidence la manière dont ces interfaces et leur contenu occupent notre attention jusqu’à influencer nos désirs intimes et notre façon de vivre (ou de ne pas vivre) nos relations. La question posée est pertinente : dans une culture de l’image et de l’apparence, à l’ère de la multiplication des rencontres et de la recherche du plaisir immédiat, le théâtre et l’art peuvent-ils résister à la tentation du pornographique ? Leur est-il possible de proposer une alternative ? Si oui, laquelle ?

Par un habile et déroutant jeu de miroirs, la proposition de Lapointe et Ross nous renvoie à nos zones de complaisance et à ce qu’il y a de plus problématique dans ces vastes pans de nos vies passés derrière les écrans. Le fait que les deux artistes se mettent eux-mêmes en scène représente probablement l’un des aspects les plus forts du projet, en ce qu’il rappelle que le monde du théâtre n’échappe pas à la culture ambiante et qu’une démarche artistique rigoureuse ne peut en faire abstraction.

crédits photos:  Shauna Kadyschuk, Christian Lapointe et Nadia Ross.