Le seul hiver dont on ne souhaite pas la fin : le tour du chapeau de CAB

12 février 2019

CAB, Hiver nucléaire T.3, Front Froid, coll. «Anticyclone», 2018, 92 p.

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Dix ans après l’accident nucléaire qui a plongé Montréal dans un hiver permanent, nous retrouvons Flavie, la protagoniste des deux premiers tomes d’Hiver nucléaire, à un moment de sa vie où elle est prise dans une routine qui l’ennuie. Son métier de livreuse en motoneige l’emballe de moins en moins et sa relation avec son copain, Marco, se désagrège dangereusement. Après avoir risqué sa vie pour une livraison à un groupe de Hipsters du Mile-End dans le premier tome, et suite à l’affrontement épique l’opposant à un groupe de revendeurs de sirop contre la toux Buckley Extra fort qui semait la terreur près du Lac des castors sur le Mont-Royal, Flavie reçoit une proposition qui lui promet ce dont elle a besoin par-dessus tout : une bonne dose d’aventure. L’équipe de recherche de son ancien professeur de sciences se lance dans une expédition à travers les zones non déneigées de Montréal, quartiers dans lesquels seuls les poteaux de fils électriques et les enseignes où on peut lire le nom des rues percent l’immense banc de neige. Les membres de l’expédition doivent y recueillir des données météorologiques vitales, et ils ont besoin d’une guide. L’équipe du laboratoire de l’UQAM doit revenir à la source de l’accident nucléaire ayant déclenché l’apocalypse pour comprendre la raison du soudain réchauffement climatique qui touche Montréal. Qu’est-ce qui peut être pire qu’un hiver de dix ans, penserez-vous ? Eh bien, le retour de la slush, cette atrocité brune. Avec l’hiver qu’on connaît actuellement, impossible de ne pas se sentir quelque peu interpellé par cette magnifique bande dessinée.

Dans ce troisième (et dernier ?) tome, Caroline Brault (alias CAB) nous offre son récit le plus sérieux. Serait-ce que, comme sa protagoniste, l’artiste et autrice vieillit elle aussi depuis 2014, année de publication du premier opus ? De fait, Hiver Nucléaire est sa première « bande dessinée solo professionnelle », comme elle l’indique sur son site web. Initialement publié sous la forme d’un webcomic, l’album paraît en septembre 2014 dans la collection « Anticyclone » chez Front Froid, une maison d’édition qui fait la promotion de la bande dessinée québécoise, principalement celle produite par des jeunes bédéistes. La collection « Anticyclone », elle, réunit de la bande dessinée s’apparentant à la littérature de genre et s’adressant à un public de jeunes adultes et d’adultes. À l’origine, l’album était conçu comme un opus unique, mais c’est avec surprise et joie que les lectrices et lecteurs reçurent, deux ans plus tard, la nouvelle de la sortie d’un deuxième tome, puis que deux longues années s’écoulèrent encore avant que le troisième tome soit disponible.

Qu’est-ce qui fait alors que, plus de six ans après le premier contact avec cette représentation de notre pire cauchemar collectif, Montréal submergé par la neige (et les radiations nucléaires), les lectrices et lecteurs soient encore au rendez-vous ? L’univers de science-fiction humoristique que nous propose CAB – celui-ci pourrait s’apparenter à un enfant illégitime né d’une rencontre entre la série Futurama de Matt Groenning et la bande dessinée Les Nombrils – est tout simplement irrésistible. Le troisième tome, bien qu’il soulève des enjeux plus matures que les deux albums précédents, ne manque pas de nous divertir. En fait, plusieurs plaisirs naissent de la lecture du récit que nous offre CAB, le premier venant évidemment du côté loufoque de l’intrigue, puisque le décor qu’elle nous présente peut transformer une simple livraison de Bagel en une quête potentiellement mortelle. Les radiations nucléaires permettent également de repousser les limites du possible lorsque vient le temps de mettre en image les divers mutants – humains ou animaux — qui peuplent les pages de l’album. Mon favori demeure le raton-polaire du premier tome, mais toutes ces créatures, des plus sympathiques aux plus effrayantes, ne peuvent que faire appel à l’enfant qui demeure en chacun de nous — il s’avère que le mien n’est pas si loin de la surface.

Le deuxième plaisir de lecture s’avère un peu plus mature, mais il ne s’agit ni de nudité ni de sexualité – rappelez-vous que tout le monde est constamment en habit de neige. D’ailleurs, cette absence de sexualisation et de standardisation des corps des personnages, surtout chez les personnages féminins, fait définitivement du bien. On le sait, l’univers de la bande dessinée souffre d’un grave manque de diversité corporelle. Si les géants comme Marvel et DC commencent à inclure des personnages issus de divers univers culturels ou représentant une sexualité autre qu’hétérosexuelle, les super-héros sont encore dessinés suivant un modèle corporel figé et binaire ; les femmes sont minces et élancées, tandis que les hommes sont musclés et imposants[i]. Ce qui ne signifie pas qu’il ne faut pas célébrer l’arrivée de personnage comme Kamala Khan, la dernière Miss Marvel à ce jour, une adolescente musulmane du New-Jersey, issue d’une famille d’immigrants pakistanais, ni encore apprécier le coming-out de Kate Kane, la nouvelle Batwoman introduite en 2006. Il faut au contraire se réjouir de l’ouverture et de la diversification que promettent ce genre de changements ; ils annoncent la lente métamorphose du visage de la communauté geek qui n’est pas que masculin et blanc.

CAB sait plutôt représenter les humains (et les moins humains) comme ils le sont vraiment, c’est-à-dire pas tous pareils. Plus petite et plus ronde que les autres figures représentées au sein du Montréal enneigé, Flavie n’en demeure pas moins une super-héroïne, si ce n’est que ses quêtes sont un peu plus banales (je ne dis pas que les Bagels ne sont pas importants ! Lise Ravary crierait à la dissolution de notre identité alimentaire).

En plus de satisfaire au niveau de la diversité corporelle, Hiver nucléaire offre un deuxième plaisir de lecture, celui qui réside plutôt dans la reconnaissance de lieux cultes de Montréal : identifier l’enseigne de Schwartz ou l’arche des Promenades Ontario ne peut que faire sourire les Montréalais.es confronté.es à ce paysage à la fois familier et étranger.

Lors de cette nouvelle aventure, Flavie doit guider l’équipe de chercheurs à travers le territoire indépendant (et jamais déneigé) d’ Hochelaga (attention, dit-elle à l’équipe, prononcer le mot « Homa » est un acte très dangereux). Caroline Brault sait jouer sur les clichés et les stéréotypes pour les rendre amusants, mais jamais insultants. Et, si vous avez écouté le Bye Bye 2018, vous savez que ce n’est pas donné à tout le monde. C’est que CAB s’en prend à des symboles plutôt qu’à des individus. Dans son imaginaire, les gens d’Hochelaga on les priorités à la bonne place (ils sont par exemple très préoccupés par le sort de la célèbre Pataterie). Faut-il y voir un rappel du débat sur l’embourgeoisement ?

Après avoir collaboré à de nombreux projets, dont (l’excellent) L’esprit du camp de Michel Falardeau, celle qui a aussi illustré le si beau calendrier scout de 2019 s’impose, avec la sortie de ce triptyque, comme une artiste à surveiller dans le panorama de la bédé québécoise.


[i] Pour une réflexion plus détaillée sur le sujet voir : Lafleur, Maude. 2017. « "I write about fat girls because I was one" ou comment briser l’hilarité générale que provoquent les grosses ». Dans le cadre de Femmes ingouvernables: corps et communauté. Colloque organisé par Figura, le Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. Montréal, Université du Québec à Montréal, 11 mai 2017. Document vidéo. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/communications/i-write-about-fat-girls-because-i-was-one-ou-comment-briser-lhilarite-generale-que>. Consulté le 31 janvier 2019.