le selfie

05 novembre 2015

Le langage est un construit social et donc une matière mouvante, appelée à mourir ou à se transformer. Puisque notre langue tente de cerner une réalité fuyante et fluide, elle s’enrichit aussi de néologismes, au gré des changements qui bouleversent le monde. Pour appréhender ce dernier, il est souvent nécessaire de doter notre vocabulaire de nouveaux mots, plus à même de rendre compte de phénomènes émergents. C’est ce qui est par exemple arrivé en 1908, lorsqu’un chercheur japonais a fait la découverte d’un cinquième goût, l’umami, celui-ci venant s’ajouter au célèbre quadruplet gustatif formé par le sucré, le salé, l’acide et l’amer. Telle une nouvelle couleur, l’acception du terme au sein du vocabulaire a non seulement cristallisé l’existence de cette saveur unique, mais elle a aussi donné naissance à une perception du monde plus riche, en permettant de décrire avec justesse l’arrière-goût durable, doux et savoureux, provoqué par la détection de l’anion carboxyle du glutamate par nos papilles. L’umami, ou « goût savoureux » en japonais, demeure l’umami dans toutes les langues. Et voilà bien le devoir des nouveaux mots : nous aider à mieux cerner et décrire des réalités pour lesquelles aucun vocabulaire approprié n’existait jusqu’alors. Leur admission au sein du langage, loin d’être anodine, légitime l’existence des réalités qu’ils nomment, en les portant à notre conscience. Or, ces mots ne sont jamais neutres. C’est à travers eux que l’on appréhende le réel. Au sein de ceux-ci se dessine un discours foncièrement politique, à savoir ce qu’il nous est possible de dire et d’exprimer ou non, dans un lieu donné et à un moment précis de l’histoire.

À la lumière des bouleversements provoqués par l’avènement des médias sociaux, il n’est pas surprenant de constater l’ajout de nombreux mots au langage courant, ceux-ci étant souvent issus de la langue d’échange de facto sur la Toile, l’anglais. Le Québec, nourrissant le désir légitime de protéger sa langue française, a depuis tenté de franciser, quelques fois bien maladroitement, la plupart des néologismes issus de ce changement de paradigme. « Hashtag » est ainsi devenu « mot-clic », alors que le saugrenu « gazouillis » est venu se substituer au « tweet ». Cette croisade linguistique a tout récemment trouvé de quoi faire rougir de honte les Québécois, en introduisant le terme « égoportrait » au sein du lexique. Ce québécisme fallacieux, utilisé pour la première fois par le chroniqueur du journal Le Devoir Fabien Deglise, a d’ailleurs déjà fait son entrée dans Le Petit Larousse illustré. Si le Québec ne doit pas s’enorgueillir d’un tel mot, c’est que ce dernier, inventé pour se substituer au selfie et se targuant de capturer « toute la dimension narcissique » de cette nouvelle pratique culturelle, est lourd de lieux communs. Sans vraiment cerner le sens du selfie, ni même la fluidité sémantique du mot en question, le terme inventé par Deglise exerce un contrôle social. En ce sens, il juge et humilie les individus qui se prennent en selfie.

En posant le selfie comme égoportrait, Deglise oriente notre conception de la pratique culturelle, dont la définition, si elle semble manifeste, est pourtant loin d’être univoque. Généralement, celle-ci renvoie à une forme d’autoportrait capturé à l’aide d’un appareil numérique et partagé sur les réseaux sociaux. Toutefois, en utilisant le terme de Deglise, le selfie ne peut désormais être perçu qu’en fonction de l'égo, une forme d'intériorité qui pointe vers la vanité et l'amour-propre. Celui-ci est vu comme un geste égocentrique et fondamentalement tourné vers soi. S’il nous est possible d’entendre « selfish » dans selfie, il nous est aussi et surtout possible d’y entendre « self », ou soi. Tout comme le diminutif « ie » semble l’indiquer, le mot renvoie à un fragment du soi, une subjectivité qui est non totalisante. Cette logique parcellaire s’applique aussi au sens que l’on donne au mot. Celui-ci, loin d’être figé, est plutôt morcelé et appelé à changer. Le sociologue Nathan Jurgenson écrit d’ailleurs à cet égard : « More interesting than trying to narrow down the definition [of the selfie] might be to track how the term is used, how the fluid meaning of selfie tracks the fluid meaning of the self[1]. »

Alors que des mots comme le terme récupéré queer, utilisé pour désigner le refus de la catégorisation du genre ou des pratiques sexuelles, réussissent à maintenir une ambiguïté fondamentale en son cœur[2], le néologisme québécois vient figer le sens que revêt la pratique culturelle. Ce faisant, il en limite l'interprétation, en plus de porter un jugement de valeur. Le mot forgé permet enfin à Deglise de nourrir un discours réducteur et de qualifier le geste de « grande absurdité narcissique du présent ».

source : Le Devoir

Un discours pathologique

Le chroniqueur brosse effectivement un portrait peu reluisant du selfie, décrit comme un véritable fléau moderne, voire une épidémie à laquelle il faudrait mettre un terme, - il en prédit d’ailleurs la fin dans un article qu’il signait en avril 2015. La maladie que Deglise dépeint a des prédispositions comme « l’urgence d’exister dans l’instant », mais aussi des symptômes. Ainsi, l’internaute qui pratique le selfie est taxé de narcissique et d’égocentré. Ce que le chroniqueur et Le Devoir ignorent cependant, c’est que plusieurs chercheurs ont déjà souligné qu’un discours pathologique tenu à l’égard du selfie, qui lie la pratique à divers états mentaux (comme le narcissisme) est non seulement boiteux, mais accuse et blâme plus qu’il ne pose de réel diagnostic[3]. Ce discours prescrit un comportement à adopter et humilie ceux qui divergent des normes qu’il dicte. Véritable contrôle social, il s’assure d’une domination sur ceux qu’il marginalise, bien souvent des individus dont le statut est déjà fragilisé. En effet, chez Deglise, si le selfie est perçu comme un signe de vanité, il est aussi associé au passage à l’univers féminin. Ainsi, le chroniqueur précise que sous le vocable qu’il invente se cache entre autres « la jeune fille à moitié nue se montrant dans le reflet du miroir de la salle de bain[4] ». Dans le discours populaire, le selfie est perçu non seulement comme une manifestation de vanité, mais aussi comme un phénomène typiquement féminin. Le mot « égoportrait », en cristallisant l’image d’un selfie narcissique, perpétue ainsi de dangereux lieux communs.

Cette vision oblique trouve d’abord ancrage dans une mésinterprétation du selfie. L’historien de l’art Brian Droitcour affirme : « that’s just what happens to the selfie when it’s taken out of context[5]. » Loin de partager la conception d’un selfie a priori narcissique, Droitcour souligne plutôt la nature de celui-ci, soit celle d’une photo destinée à être partagée sur les réseaux sociaux. Sans s’inscrire dans l’Histoire ou prétendre immortaliser un moment marquant, le selfie est éphémère et voué à une consommation immédiate. En fait, s’apparentant à une forme de communication non-verbale et s’arrimant à de nouvelles pratiques conversationnelles, le selfie n’est pas nécessairement tourné vers l’égo, mais plutôt vers l’autre.

Signalant le corps de celui ou celle qui prend la photo (bras tendu, cou penché, etc.), il établit et maintient la connexion entre plusieurs corps géographiquement éloignés, mais engagés dans une interaction sociale commune. Le chercheur Paul Frosh pense d’ailleurs le phénomène en terme de sociabilité corporelle, qu’il nomme « kinesthetic sociability ». Cette particularité pousse Droitcour à signaler la fonction phatique du selfie : « [t]he selfie is phatic : it’s an image that establishes immediate contact, by introducing gesture and mimicry - both components of face-to-face interactions - to telecommunications[6]. »

C’est aussi une vision du selfie que partagent Theresa M. Senft et Nancy K. Bayn qui, dans l’étude What Does the Selfie Say ?, proposent de considérer le selfie comme une manière de parler. En effet, le destinataire d’un selfie, puisqu’il participe à une interaction, n’a pas le regard passif du voyeur. Ce dernier est plutôt invité à participer, c’est-à-dire à réagir à l’appel-réponse qui lui est lancé, par l’entremise d’un « reaction selfie », d’un like ou encore d’un message texte.

Le selfie n’est pas un « égoportrait ». Il vient plutôt s’ajouter aux nouvelles modalités d’expressions liées à l’apparition des médias sociaux. Situé au carrefour de la pratique conversationnelle et de la représentation de soi, le selfie, ou « self », fait penser au pronoms réfléchis (me, te, se, etc.), que l’on place devant les verbes pronominaux. Il indique une action, mais aussi un corps. Que ce corps soit tourné vers soi ou vers l’autre, la représentation de soi qu’il immortalise demeure lacunaire. C’est ce que le diminutif « ie » du selfie semble dire, en relativisant l’importance de chaque selfie, qui ne pointerait pas vers un véritable « self », mais plutôt vers un fragment identitaire, instable et éphémère. Malheureusement pour Deglise, le québécisme « égoportrait », sémantiquement pauvre, faillit à encapsuler une telle multiplicité de sens.

 

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À consulter également, un volet spécial sur le selfie du International Journal of Communication, dirigé par Theresa Senft et Nancy Baym, n°9, 2015 (cliquer sur «More Special Sections» et défiler vers le bas pour y accéder).


[2] Maggie Nelson, The Argonauts, Minneapolis, Graywolf Press, 2015, p. 29.

[3] Anne Burns, « Self(ie)-Discipline : Social Regulation as Enacted Through the Discussion of Photographic Practice », International Journal of Communication, n°9, 2015, p. 1716-1733.