Le phare Ziadé

11 février 2016

Lamia Ziadé, Ô nuit, ô mes yeux, Paris, P.O.L, 2015.

///

Un camp de concentration se construit comme un stade ou un grand hôtel,
avec des entrepreneurs, des devis, de la concurrence; sans doute des pots de vin
.

–Texte de Jean Cayrol, lu dans Nuit et brouillard d’Alain Resnais

 

Dans Grizzly Man de Werner Herzog, un pilote d’hélicoptère est dépêché sur les lieux où a été retrouvé et abattu l’animal qui a tué «l’ami des ours», Timothy Treadwell, et sa compagne Amie Huguenard, en octobre 2003. Il explique dans le documentaire qu’une fois la bête éviscérée, on a découvert dans ses entrailles assez de restes humains et de vêtements pour remplir quatre sacs-poubelle.

Deux mois plus tard, le 13 décembre 2003, on retrouve dans une cave de Tikrit, en Iraq, un homme barbu, terré avec pour seule compagnie une mallette contenant trois quarts de million de dollars, un révolver et deux kalachnikovs. Lors de son procès pour crime contre l’humanité, on refusera à ce dictateur déchu sa dernière volonté : être fusillé.

Dans son court essai L’esprit du terrorisme, Jean Baudrillard écrit : «Seule la violence symbolique est génératrice de singularité […] le spectacle du terrorisme impose le terrorisme du spectacle[1].» Une fois mort, une fois pendu, une fois couvert de crachats, castré, repeint de ses propres fèces et traîné dans la rue derrière une camionnette, que reste-t-il d’un homme? Si l’on avait ouvert la sombre panse de Saddam Hussein (ou de Mouammar Kadhafi… ou si l’on faisait de même avec Al-Hassad, Moubarak ou quelques membres de la dynastie Al Saoud aux faciès interchangeables), aurait-on trouvé ce que l’on y cherchait?

Si je me permets de soulever la question, c’est qu’elle me taraude depuis la lecture de la plus récente œuvre de Lamia Ziadé, Ô nuit, ô mes yeux. L’interrogation me ronge, car je vois dans cette violence envers les cadavres de dictateurs ayant englouti près d’un siècle de modernité, une fascination qui me rappelle les représentations d’analyses médicales pratiquées sur des extraterrestres, et visant à comprendre ce dont ils sont faits.

Plus encore, il y a dans cette question l’image d’un peuple barbare, mais surtout l’idée indécrottable que celui-ci puisse toujours se retourner contre son maître (un loup reste un loup, diront certains).

Le rôle de ces figures princières et dictatoriales - dont les enfants nourrissent les publications de Rich Kids of Instagram - consiste à faire oublier que la vie continue à l’extérieur des royaumes déliquescents du Moyen-Orient et du Maghreb. Faire oublier que quelque part, maman prépare le plat de bazine pour un oncle qui revient au pays pour la première fois en 35 ans. Faire oublier que les hommes au café s’obstinent à savoir lequel de leurs morveux sera le plus grand médecin. Faire oublier que papa a ressorti des enregistrements d’une chanteuse dont l’histoire fascinera peut-être une petite-fille.

Si le travail colossal accompli par Lamia Ziadé se doit d’être salué, c’est que la publication de ce qui est, à mes yeux, le plus beau livre de l’année 2015 marque aussi la remise au jour de l’imaginaire de tout un passé – pourtant pas si lointain – dont les générations récentes ont été criminellement privé. On a qu’à penser à cet extrait du livre où l’auteure relate une soirée en compagnie du Tout-Damas, à laquelle ses propres grands-parents avaient été conviés lors d’un voyage :

Mes grands-parents auront l’occasion, lors d’un séjour à Damas, d’être conviés à Soueyda. Pourtant habituée aux réceptions mondaines de Beyrouth, ma grand-mère est fascinée par la «scène de cinéma» à laquelle elle assiste. Un bar américain en mahogani est dressé au milieu du salon de la villa. Les cocktails y sont servis. La maîtresse de maison n’est pas voilée. Elle porte une robe blanche en soie très élégante […] l’amira Amal fume, rit et boit un mélange de champagne et de whisky. Il y a aussi un archéologue allemand, un écrivain irlandais […] un prince russe et son jeune amant, deux jeunes émirs turcocircassien […], une amie de Jérusalem, un cousin du roi d’Irak [et] deux ingénieurs belges en route pour Bagdad.

Après cinq ans de recherches, l’artiste visuelle franco-libanaise qui avait publié Bye Bye Babylone en 2010 – un roman illustré chroniquant le conflit libanais de 1975 à 1979 – a réussi à retracer la genèse de la culture arabe moderne, des villages druzes du Liban aux nuits enfumées des cabarets du Caire, en racontant l’histoire des véritables piliers de cette culture et de cette modernité : les femmes. Parmi ces femmes, on apercevra Rose El Youssef, fondatrice du magazine qui porte encore son nom (l’un des premiers organes égyptiens alliant pensée critique et culture) et Aziza Amir (productrice, scénariste et vedette du premier long métrage égyptien, Layla, en 1927).

Mais Lamia Ziadé met surtout de l’avant deux femmes : Oum Kalthoum et Asmahan. La première est réservée, fille d’imam qui a débuté sa carrière de chanteuse déguisée en jeune garçon,  psalmodiant des versets coraniques lors de mariages. La seconde, quant à elle, est une très modeste «princesse» druze, sœur de Farid El-Atrache, dont les nombreux amants, les frasques, les dépenses extravagantes et les beuveries en ont fait une icône qui s'est éteinte à l’âge de 27 ans, noyée (assassinée) lors d’un accident de voiture qui a fait du Nil son tombeau.

Pendant près de 600 pages, on se retrouve dans la constante intersection de pouvoirs diamétralement opposés et théoriquement irréconciliables, qui illustrent les rapports de forces avec lesquels ont dû se démener les protagonistes de cette histoire du «devenir panarabe». Des héros qui ont fini, à eux seuls, par incarner le cœur, la tête et les couilles de cette affirmation toujours répétée : monde entier, permettez-nous de vous prouver que nous existons.

Une révolution d’un autre type se prépare en Égypte. Elle va bouleverser le monde arabe tout entier. […] Une tension rare plane. Les mines sont stupéfaites. «Chut! Écoute!» lui dit-on en montrant le speaker qui s’apprête à prendre la parole […] les Officiers libres ont pris le contrôle du palais où [le roi] Farouk et la cour sont en villégiature. […] Abel Nasser, justement, contrairement à l’avis des autres officiers qui voudraient une justice exemplaire et le peloton d’exécution, veut laisser partir le roi. Il veut une révolution sans une goutte de sang versé, même pas celui de Farouk. […] Oum Kalthoum voudrait elle aussi se mêler à cette liesse. Elle se sent proche des officiers. Il y en a un particulièrement, ce lieutenant-colonel au charme singulier, qui est parfois au premier rang de ses concerts [Nasser[2]]. […] Elle décide d’interrompre ses vacances et de rentrer au Caire. C’est là-bas que ça se passe. Elle demande à Sunbati et Rami de lui écrire un hymne à la révolution.

 

Ce qu’illustre ce livre qui s’ouvre sur des paroles d’Ali Mahmoud Taha («Je suis celui qui dans les songes a perdu sa vie.») et d’Hussein El Sayyed («Je bois seul une coupe vide que je me figure toujours être pleine.») est peut-être la grandeur, l’élégance et le sens du respect que l’illustratrice confère à ces figures d’écrivains dont les carrières sont indissociables du talent de compositeurs comme Farid El-Atrache, Mohammed Abdel Wahab, Mohamed El Qasabgi et les frères Rahbani, ainsi que de la plume des poètes de cette modernité. Une modernité telle qu’elle aura vu les rues du Caire envahies dans les années 1920 par des groupes féministes protestant contre les colons anglais, dans une Égypte qui quelques décennies plus tard forgerait l’imaginaire de vedettes occidentales y ayant vécu, comme Claude François et Dalida.

Les œuvres comme celles de Ziadé sont des stimulants immunitaires. Elles permettent, même dans cette Amérique qui est la nôtre, où les préceptes maigrissent à coup de gastros entérites patriotiques, de «because it’s 2015», de chartes crasses et de «les gens de Québec y veulent une équipe de hockey, pas un pays», la production d’anticorps nécessaires à la lutte contre une forme de racisme patent. Bref, contre un discours utilitaire qui fait que les seuls «maudits Arabes» à qui l’on souhaite bien serrer la main sont ceux dont les millions que l’on convoite ont servi, durant les années 1960 et 1970, à prescrire des voiles et des bâillons aux artistes que leurs régimes ont avalés.

À consulter également :

Funérailles d'Oum Kalthoum : https://www.youtube.com/watch?v=JA2lZ8YRY8c

Discours de Nasser qui rit des frères musulmans et de l'imposition du voile : https://www.youtube.com/watch?v=TX4RK8bj2W0

 


[1] Jean Baudrillard, L’esprit du terrorisme, Paris, Galilée, 2002, p. 40.

[2] Gamal Abdel Nasser a sans contredit été le leader le plus charismatique de l’état égyptien moderne. Ses funérailles nationales, en 1970, cinq ans avant celles d’Oum Kalthoum, ont fait descendre près de quatre millions d’Égyptiens et d’Égyptiennes dans les rues du Caire.