Le long chemin de l’exil

08 novembre 2017

Fawaz Hussain, Le rêveur des bords du Tigre, Les Escales, Domaine français, 2017, 172 pages.

///

Le nouveau roman de Fawaz Hussain, Le rêveur des bords du Tigre, renferme une critique politique lucide et inquiète, qui n’exclut en rien la tendresse et l’espoir. Jamais l’écrivain kurde, émigré en France en 1978, n’avait exprimé avec autant d’engagement cet amour pour le Kurdistan et cette colère devant la souffrance d’un peuple dont la culture s’étiole peu à peu. On y trouve un ton nouveau, mais logiquement inscrit dans le parcours de cet écrivain qui questionne l’exil depuis longtemps. L’avant-dernier roman de Fawaz Hussain, Orages pèlerins (Le Serpent à plumes, 2016), abordait la naïveté des Kurdes qui remettent entre les mains de passeurs leur argent et surtout leur foi en une vie meilleure. Et d’Orages pèlerins ne pouvait que naître ce nouveau roman que l’auteur présente comme une ode à la vie.

9791094680698_large.jpg
Le processus herméneutique de la cyclicité
 

L’habileté de Fawaz Hussain est de créer dans ce roman ce que nous identifions comme le processus herméneutique de la cyclicité, l’un des modèles proposés par les théoriciens Jacopo Baboni Schilingi et Fabien Vallos (Six modèles d’analyse herméneutique, Mix, 2008). Partant de l’hypothèse selon laquelle nous sommes des êtres-dans-le-langage, ils s’intéressent à la dialectique de la rencontre entre un producteur de contenu et un analyste qui en saisit des modèles paradigmatiques. S’appuyant sur les travaux d’Agamben, Baboni Schilingi et Vallos considèrent que la véritable activité humaine est de produire des objets linguistiques, ce qui relie tout créateur de contenu à une puissance de vocation, laquelle résulte du désir de ne pas passer sous silence ce qui ne peut être thématisé. Ainsi, c’est par ce souci de dire l’indicible que le créateur rend possible la médiation.

Le processus de la cyclicité serait l’une des voies permettant cette rencontre entre créateur et analyste. En quoi consiste-t-il ? Il s’agit de l’inscription d’un sujet dans la trajectoire d’un cycle périodique ou apériodique dont la constante est l’ancrage d’un phénomène et de ses ramifications au sein du mouvement propre à la vie. La reconnaissance de la cyclicité dans un roman permet de comprendre un personnage dans son rapport à un élément fondateur dont la dynamique propre crée des zones d’influence variables mais suffisamment soutenues pour justifier le texte narratif en cause.
 

Fawaz Hussain, avec Le rêveur des bords du Tigre, s’inscrit dans le souci du dire, de la prise de parole sur ce qui n’est pas assez théorisé actuellement en raison de la complexité du sujet ou d’un manque d’intérêt généralisé. Il s’agit ici de l’effondrement de la culture kurde. En proposant une narration à deux temps, Fawaz Hussain pose au cœur du récit ce phénomène de la cyclicité. En effet, Farzand, ce rêveur, est un exilé du Kurdistan syrien qui revient chez lui vingt-cinq ans plus tard. Mais la Syrie est en guerre et il lui sera fort difficile de rejoindre Amoudé, la ville où se trouvent encore des membres de sa famille. Il décide donc de passer quelques jours à Diyarbakir (Kurdistan turc) avant de se rendre à la frontière. Ce court séjour devient l’occasion de justifier les raisons de son exil (narration sur le mode de l’antériorité) en fonction de ce qu’il constate au sein de Diyarbakir (narration sur le mode de la simultanéité). Et un phénomène, autonome en soi, tisse le lien entre passé et présent. Il s’agit de l’Organisation. C’est elle qui a tracé indirectement une grande partie du destin du narrateur, en le poussant à l’exil et en le ramenant aujourd’hui vers sa terre natale. L’Organisation et son chef (Serok), jamais nommément identifiés, sont en fait le Partiya Karkerên Kurdistanê (Parti ouvrier kurde), fondé par Abdullah Öcalan et désigné comme terroriste par la Turquie et les pays occidentaux.  

La trilogie culpabilité / colère / espoir comme modèle paradigmatique

Si l’Organisation est le phénomène à partir duquel l’histoire prend son sens, c’est qu’en tant qu’entité politique révolutionnaire, elle a permis à nombre de Kurdes de croire que l’autonomie se gagne par la prise des armes et l’entrée en guerre. Or, le narrateur est foncièrement pacifique. Son exil est partiellement lié au rejet de cette idéologie : « Bouche bée, j’écoutai ma mère qui, dans son hystérie politique, venait de m’appeler ‘camarade’ en kurde. Tombant des nues, je compris ce jour-là que, toute ma vie, je détesterais cette camaraderie. Ma mère n’avait jamais mis les pieds dans une école, elle n’avait pas tenu un seul livre en main et la voilà qui causait comme un fervent partisan de l’Organisation. » Ce déni envers l’Organisation est aussi un déni envers la mère et, peut-être surtout, envers tous les Kurdes qui ont accepté des principes politiques sans toujours bien les comprendre. Ainsi, bien que l’Organisation soit sans rapport direct avec le narrateur, elle est contributive de son exil mais aussi de la culpabilité qui naîtra en lui au fil des ans ; celle d’avoir abandonné la famille, le pays et la défense des valeurs kurdes. 

9782365693394_large.jpg

De cette culpabilité naît le désir du retour. Mais l’Organisation est toujours au cœur de la vie du Kurdistan et le narrateur, en déambulant dans Diyarbakir, prend conscience de la gravité des événements. C’est ainsi que la culpabilité se transmue en colère, alors que le narrateur songe à l’horreur qui ponctue la vie quotidienne des Kurdes : « Depuis une trentaine d’années, une drôle de guerre opposant l’armée turque aux combattants kurdes de l’Organisation avait fait quarante mille morts du côté kurde et presque aucune victime du côté turc. Quatre mille villages dans le Sud-est avaient été rasés, brûlés, effacés de la carte. » Grâce à cette colère, Farzand développera une amitié courte mais profonde avec le jeune Mirza et avec sa mère, victimes de l’Organisation mais toujours respectueux de la langue et des valeurs kurdes. Dans la trajectoire de Farzand, ces deux personnages symbolisent le maintien de la colère envers l’Organisation mais lui permettent de trouver en lui suffisamment d’espoir pour croire que la langue kurde survivra, survie dont dépend la sauvegarde de l’identité kurde. Grâce à cet espoir, le narrateur peut maintenant se rendre à la frontière et envisager son retour à Amoudé.

Une écriture sensuelle

Le narrateur évolue dans une Diyarbakir somptueuse, entre chaleur intense, pierres brûlantes et caravansérails. L’auteur peint un Farzand charnel, élégant et séduisant, qu’il ait trop chaud entre les murs de la ville ou qu’il soit ivre, broyant sous ses dents les glaçons de son verre de raki. Le corps, le climat et les souvenirs ne font qu’un, s’épousent à l’insu de la volonté : « Étendu sur mon lit, je voyais [les réminiscences] échouer sur ma poitrine comme les vagues sur le sable fin d’une plage vierge. » En intégrant des figures évanescentes (Stér, une muse au cœur du labyrinthe des souvenirs, Ahmadé Din, fantôme d’une enfance révolue), l’écrivain module les paroles et les gestes de Farzand de si belle façon que son imagination, tournée vers le souci du Juste, dynamise son corps et le tend vers l’accomplissement de sa destinée.

Avec Le rêveur des bords du Tigre, Fawaz Hussain confirme son grand talent de conteur. Pour certains, un roman livre déjà sa puissance dès la première phrase. On pourrait le croire ici : « Il y a des voyages qu’on ne fait qu’une fois dans sa vie, à la grande heure des ombres. » Nous ajouterons qu’il y a aussi des romans dont la grandeur tient dans le vertige des mots de la fin.