Le livre noir du Canada multiculturel

11 décembre 2018

Robyn Maynard, Noir.es sous surveillance. Esclavage, répression, violence d’État au Canada, traduction de Catherine Ego, Mémoire d’encrier, 2018, 456 p.

///

Protéger et servir, dit-on. En 2016, lors de la saisie d’une quantité insignifiante de marijuana, des policiers de Montréal tirent plusieurs balles de caoutchouc en direction de Bony Jean-Pierre, suspect non armé. L’une d’elles atteint à la tête le quadragénaire d’origine haïtienne, qui meurt, quelques jours plus tard, des suites de ses blessures. Aucune accusation ne sera portée contre les agents de la paix. Incident isolé, penseront d’ailleurs certains. Rien n’est pourtant moins sûr, à en croire la monographie pénétrante et richement documentée de la féministe et militante communautaire Robyn Maynard. Elle y démontre que les sévices infligés aux membres des communautés noires du Canada ne se réduisent pas à la violence physique, même si elle en demeure le signe le plus perceptible.

La thèse centrale défendue par l’auteure de ce captivant Noir.e.s sous surveillance. Esclavage, répression, violence d’État au Canada est que la coercition à l’égard des Noir.e.s est multiforme, qu’elle s’insinue en réalité dans l’ensemble des appareils idéologiques d’état parmi lesquels, outre les forces policières, on retrouve l’école, les services sociaux, la prison, la protection de l’enfance, etc. Les racines de ce mépris institutionnalisé sont profondes. Elles trouvent leur source dans les mécanismes d’infériorisation, de marginalisation, voire de chosification, qui cautionneront deux siècles d’asservissement en terre canadienne.

S’il est unanimement admis que l’érection du fameux land of the free de nos voisins est en partie redevable à la traite négrière, la page d’histoire esclavagiste du Canada demeure mal connue, sinon complètement ignorée. Elle est malheureusement bien réelle. Au cours des xviie et xviiie siècles, nous dit Maynard, plus de 4000 esclaves travaillent pour le compte de membres du gouvernement, du clergé, ou sont au service de militaires ou d'autres notables de la Nouvelle-France. Pour légitimer l’exploitation de cette main-d’œuvre docile et bon marché, les propagandistes ont, bien sûr, dû représenter le Noir non pas tel qu’il était, mais tel qu’il devait être : infra-humain, bestial, stupide, lubrique…

On pouvait dès lors le vendre à l’encan, en disposer comme d’une marchandise, en abuser sexuellement, parfois, sans même entretenir de mauvaise conscience ; on ne viole pas une marchandise, on la possède, voilà tout. En revanche, on peut la dérober. Ainsi, quand l’un de ces « chercheurs de liberté » (freedom seekers), en quête d’une échappatoire à sa condition, se fait pincer en pleine fuite, il peut se voir accuser d’« auto-vol ». Un non-sens inouï, qui infléchira la figure du Noir esclave vers celle du dangereux criminel en cavale. Suivra celle du Noir violeur et déviant, massivement relayée par les médias écrits afin d’entretenir, par la paranoïa collective, une forme de contrôle social. La table sera mise pour les xxe et xxie siècles ; cette rhétorique simpliste, désormais assimilée par l’opinion publique, ouvrira grande la porte aux abus et aux iniquités en tous genres. Robyn Maynard, imprégnée d’une ardeur inspirante, s’attache à les dénoncer.

Surveiller et punir : grandeurs du multiculturalisme

En 1971, Trudeau père adopte officiellement sa politique multiculturelle. Seront garantis les droits linguistiques des anglophones comme des francophones, alors que toute discrimination fondée sur la race ou le genre sera en théorie condamnée. Le mot « multiculturalisme » résonne dorénavant comme une formule magique dont se gargarisent quelques songe-creux pour se convaincre de la bienveillance canadienne. Maynard, elle, a une opinion différente sur la question : « Le multiculturalisme n’est que la continuation historique d’une tolérance de façade visant à contraindre et à confiner les Noir.e.s par de grands discours sur la générosité canadienne. » Elle montre clairement les limites de cette attitude, qui consiste à parer en vertu triomphante une impassibilité générale à l’égard de la subordination des groupes racisés.

Le nerf de Noir.e.s sous surveillance consiste à débusquer les formes de répression étatique que les Noirs endurent au quotidien et qui ne sont, pour la plupart, qu’un lointain prolongement de mesures influencées par la pensée esclavagiste. Les pratiques contemporaines de profilage racial, par exemple, découlent de cette image du Noir voleur et criminel apparue pendant le xviiie siècle. Or, le profilage, en tant que « prophétie autoréalisatrice », est un serpent qui se mord la queue : « Plus un groupe est ciblé, plus la probabilité d’y découvrir des comportements criminels augmentent » ; plus les infractions augmentent, plus le groupe est ciblé. À Montréal, par exemple, un adolescent noir fumant du cannabis a sept fois plus de risques d’être interpellé par les forces de l’ordre qu’un adolescent blanc s’adonnant à la même activité. Peu surprenant, dans ce contexte, que les Noirs soient surreprésentés dans les prisons, qu’ils forment près de 9 % de la population carcérale canadienne alors qu’ils comptent pour 3 % de la mosaïque culturelle du pays.

Les femmes goûtent à la même médecine répressive. Perçu à travers le spectre mystifiant de la Jézabel hypersexuelle et déviante, une vue de l’esprit remontant elle aussi à l’époque coloniale, le corps féminin noir est constamment soumis à la surveillance et à la violence des représentants de l’État, à leur « mysoginoire », pour reprendre le mot-valise que Maynard emprunte à la féministe queer Moya Bailey. D’autres stéréotypes motiveront, en les influençant, les mesures d’intervention de l’État. En Ontario, pour faire la chasse aux « reines des allocs », ces prétendues paresseuses calculatrices, le gouvernement de Mike Harris (1997-2002) ne trouve pas de meilleur moyen que de sabrer les prestations d’aide social. Toujours ou presque, l’intervention étatique agit en amont plutôt qu’en aval ; surveiller et punir, plutôt qu’encadrer et prévenir. Ces actions ont pourtant un coût, nécessitent des moyens que ne justifient guère les résultats obtenus.

L’incursion de Robyn Maynard dans les arcanes du racisme ordinaire lui permet de traquer les inconsistances – elles sont nombreuses – du système à l’endroit des personnes racisées. Le portrait détaillé qu’elle en livre démolit vaillamment le multiculturalisme à la canadienne, ce voile de tolérance dans lequel se drape la violence d’un racisme systémique. Appuyé par une multitude de statistiques  et de cas probants ansi que par une centaine de pages de notes et de références, Noir.es sous surveillance bénéficie d’une infrangible force de persuasion. Il présente également une somme d’informations où, en plus des Noir.e.s, les Autochtones, les femmes, les minorités culturelles et sexuelles, le Canada occulté, occupent une place de choix. Le résultat est un travail intellectuel de haute volée, une étude débordante d’érudition qui ne le cède en rien à la clarté du propos, livrée par une auteure que l’on sent pleinement habitée par son sujet. Plus qu’une monographie, aussi dense soit-elle, c’est aussi un cri, poussé pour contrer l’amuïssement forcé des sans-voix ; c’est un regard critique offert aux yeux d’une majorité qui, volontairement ou non, reste aveugle à l’injustice. Robyn Maynard mérite donc amplement l’honneur qui lui est fait de figurer, dans la catégorie « Essai québécois », parmi la liste préliminaire du Prix des libraires 2019.