Le charme discret du boulevard Taschereau

23 octobre 2017

Marie-Claude Loiselle, La communauté indomptable d’André Forcier, Montréal, Les herbes rouges/essai, 2017, 192 pages.

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Est-il un terme plus déprimant et triste que celui de consécration? S’appuyant sur une accumulation d’œuvres marquantes, parfois longtemps incomprises ou ignorées, régie par des lois abstraites, il peut survenir à plusieurs reprises dans la carrière d’une personne d’exception, selon l’humeur de ceux qui l’acclament. Les critiques d’abord, prompts à l’usage de superlatifs, l’annoncent à chaque production notable d’un-e tel-le (à cet effet, la carrière de Denis Villeneuve n’a été qu’une succession de consécrations). Viennent ensuite les académiciens en tous genres, achevant le couronnement à coups de prix pour l’ensemble de la carrière. Les principaux intéressés, eux, s’en nourrissent goulument ou n’y consentent qu’à demi, ces derniers sachant bien que consécration rime avec la fin de quelque chose.

Après cinquante ans de carrière, treize longs métrages et presque autant de classiques (L’eau chaude l’eau frette, Au clair de la lune, La comtesse de Bâton rouge, pour ne nommer que ceux-là), André Forcier a bien sûr été consacré à plusieurs reprises (les sélections à Cannes, le succès populaire d’Une histoire inventée, le prix Albert-Tessier en 2003). Il demeure, et même s’il tourne aujourd’hui des films parmi ses meilleurs, que Forcier n’a plus son lustre d’antan. Les Herbes rouges et Marie-Claude Loiselle entendent à remédier à cette fâcheuse situation en vouant au cinéaste un essai-somme, étoffé et rigoureux, d’une acuité telle qu’il provoque un brûlant désir de retourner farfouiller dans les univers riches, tour à tour banals et fabuleux, dont il fut le créateur souverain.

L’auteure, ex-rédactrice en chef de 24 images, témoin de premier plan de l’évolution de la carrière de cet électron libre et de notre cinéma national, décortique savamment la touche Forcier, comme si elle était l’une des rares à en détenir le secret. Premier écueil qu’elle enjambe gracieusement : les constantes comparaisons à Fellini. Oui, bien entendu, il y a des parallèles à tracer, particulièrement dans ce goût du spectacle et de la représentation, et Loiselle en fait bien sûr état, mais le cinéma de Forcier a autant sinon plus à voir avec Pasolini et Kaurismäki qu’avec le metteur en scène de La Strada. Comme chez le cinéaste finlandais, transparaît cet amour fraternel pour les puckés de la vie, les doux excentriques qui viennent à former des communautés fondées autant sur l’amitié que sur le rejet des normes. On pense également aux derniers films de Shohei Imamura ou à ceux de Gilles Carle. Mais c’est ce besoin d’aimer et d’être aimé qui anime avant tout ses personnages, qu’il s’agisse de Gaston et Florence (Une histoire inventée), de Rex Reed (La comtesse de Bâton rouge) ou de Berthe (Embrasse-moi comme tu m’aimes) : « Un des traits fondamentaux du cinéma de Forcier est de présenter des êtres au cœur gonflé d’absolu. Tous ensemble, ils forment une communauté d’homme et de femmes qu’une poussée irrésistible entraîne hors des limites de la raison raisonnante et du quotidien plus morne. Ce sont des rêveurs agissant sans esprit calculateur, cherchant par des chemins maladroits à conquérir le cœur d’un être inaccessible […] »

Les réseaux d’influence auxquels on rattache l’œuvre de Forcier passent aussi par le Québec. Impossible de ne pas penser aux récits de Jacques Ferron, les deux ayant rendu à leur manière hommage à la Rive-Sud de Montréal, ce pays enclavé, territoire vers où ils reviendront inlassablement. Loiselle réfère également à Gaston Miron et Hubert Aquin, inscrivant ainsi Forcier au terme – qui sont donc ses héritiers? – d’une généalogie dense et protéiforme.  

En guise de conclusion, Forcier raconte à Loiselle son enfance et sa carrière en 25 brefs fragments, relatant les conflits avec son père (« Il m’avait dit que je ne ferais jamais rien de bon avec mes hosties de bobines. »), les premiers films appréciés (L’AtalanteLes raquetteursAllemagne année zéro) et quelques anecdotes de tournage. Seul bémol à l’ensemble, nous aurions souhaité que ces fragments soient plus nombreux ou plus longs, tant ils complémentent l’analyse de Loiselle et lui donnent corps.

Des histoires inventées

La publication bienvenue de cette petite bible sera suivie d’un documentaire en chantier depuis quelques lunes, Des histoires inventées, réalisé par Jean-Marc E. Roy (les courts métrages Bleu Tonnerre et Crème de Menthe). Notons d’ailleurs que Roy mais aussi Loiselle ont collaboré par le passé aux scénarios de Forcier. C’est à croire que cette proximité dans la création, tant pour l’auteure que pour le cinéaste saguenéen, n’avait pas été suffisante, qu’elle avait instillé un désir d’aller creuser plus loin, de partager son amour du cinéaste, quitte à y consacrer des mois, des années de sa vie.

La communauté indomptable de Forcier n’a pas fini de grandir.  

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