Le cas « of the North »

01 décembre 2015

NB : Au moment de la rédaction de ce texte, il m’était encore impossible de visionner le film.

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La controverse autour des projections du collage expérimental of the North aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) me ramène aujourd’hui à la pratique de Dominic Gagnon, cinéaste « sans caméra » relativement inconnu, du moins jusqu’à présent. L’artiste d’origine inuite Tanya Tagaq l’a qualifié sur Twitter ainsi que dans plusieurs médias de raciste et de blessant. La chanteuse est offensée par la monstration selon elle outrancière d’Inuits intoxiqués, réduisant ceux-ci à des stéréotypes qui encouragent la violence. Depuis, les RIDM ont défendu par voie de communiqué la sélection du film, le considérant « comme un discours critique sur le colonialisme et ses impacts encore dévastateurs à ce jour. » Tagaq a perçu cette réponse comme une insulte. Elle a également demandé à Gagnon de retirer l’une de ses pièces utilisées sans son consentement dans le film sous peine de poursuite, requête à laquelle ce dernier s’est plié.

of The North sera-t-il le prochain sacrifice en règle d’une œuvre exigeante sur l’autel de la rectitude morale? Le film verse-t-il dans la discrimination abjecte? Par la bande, plusieurs ont reproché à Gagnon de n’avoir jamais visité le Nord canadien et d’offrir ainsi une version monolithique des réalités auxquelles font face ses habitants. Faudra-t-il interdire of the North comme on a interdit cet été le port de la coiffe autochtone au festival Osheaga?

La méthode et son propos

Au risque d’être taxé de paternaliste (adjectif qu’elle sème à tout vent), je comprends Tagaq d’être choquée par le film et d’user des réseaux sociaux pour en parler. Même si je suis profondément en désaccord avec elle. Étant d’origine inuite, serait-elle affranchie de toute forme de critique? Au fond, et avec raison, Tagaq se braque pour empêcher des squelettes de sortir d’un placard maintenu condamné par des décennies d’une honte profonde, dont nous sommes historiquement les instigateurs. Les images choisies et montées par Gagnon sont les symptômes d’un mal ancré. Tagaq peut bien associer son travail aux clichés grotesques de l’autochtone représenté au cinéma, du guerrier barbouillé de peinture rouge (interprété par des Espagnols ou des Italiens dans les westerns d’époque) au « bon sauvage », celui-ci tout autant stéréotypé que l’autre. À la différence qu’ici, le cliché est particulièrement gênant (« l’ivrogne ») et se met – toute la nuance est là – lui-même en scène. Faut-il préciser que toutes les images de of the North sont aisément disponibles sur YouTube? Gagnon se propose comme seconde courroie de diffusion en offrant au change une œuvre chargée d’intentions qui visiblement sont loin d’être claires.

Bien qu’on ait beaucoup écrit, voire même trop déjà, sur cette histoire depuis quelques jours, bien peu a été dit finalement sur celles et ceux qui apparaissent dans le film. Comme s’ils étaient accessoires au débat. Dénués de leur humanité, ou du moins, du peu qu’il leur reste selon certains intervenants, ils sont l’exemplification d’un problème ou des victimes. Comme les assistés sociaux d’un autre « documentaire-choc », Fucké de Simon Gaudreau, les sujets de of the North, même s’ils ne sont pas en rémission, donc récupérables, n’ont pas à être dissimulés. À leur contact, il est possible d’éprouver de la pitié pour eux, d’être touché par leur condition, de rire, peut-être même (sacrilège!) d’eux. Est-ce politiquement correct? Le viscéral, même s’il désarçonne ou gêne, n’a pas à être dissimulé. Il faut parfois s’extirper des entreprises de médiation qu’on se partage sur sur Facebook pour calmer sa conscience. Comment ne pas passer par le laid pour en prendre conscience?

of the North ne devrait pas être vu par tous : il s’agit d’une œuvre qui doit être mise en contexte et discutée ensuite, dont la noirceur est assumée comme telle, sans commentaire intradiégétique. Il n’est pas irrationnel d’estimer que le film peut influer positivement sur notre manière (la nôtre, celle des blancs privilégiés) de voir la question autochtone, en se délestant de nos œillères peintes rose nanane. De comprendre, malgré les discours étatiques, officiels, qu’un problème grave est encore présent dans les communautés du Nord. Et finalement, les critiques qui considèrent que Gagnon aurait dû visiter le Grand Nord avant de réaliser son film passent à côté du cœur de son travail, qui n’est pas constitué d’expériences d’immersion ethnographiques, mais de questionnements sur l’autoreprésentation de groupes marginaux ou marginalisés à l’ère globalisante de YouTube. Sur le plan du travestissement de la réalité, Robert Flaherty, lorsqu’il a tourné Nanook of the North en 1920-1921, ne donnait pas sa place. Et pourtant.

 

En revenir

Terminons sur du positif. De mémoire récente, Rhymes for Young Ghouls de Jeff Barnaby est l’un des rares films de fiction canadien à traiter de la question autochtone sans complaisance, sans sensibilité de flocon-de-neige. Né dans la réserve micmac de Listujug en Gaspésie, Barnaby a réalisé avec ce film coup de poing un réquisitoire punk qui va à l’encontre des clichés imbéciles qu’on ressasse depuis des décennies.

Abus du gouvernement canadien, problèmes de consommation, trafic de drogue : en suivant le parcours difficile de la jeune Aila sur la réserve fictive de Red Crow dans les années 70, Barnaby opère avec Rhymes une sorte de révisionnisme historique par le feu, pas très loin des Inglourious Basterds et Django Unchained de Tarantino. Le tout vu de l’intérieur avec une fougue et une inventivité formelle qu’on pourrait qualifier d’inédites. Une décharge électrique qui aurait mérité la même attention médiatique que of the North.