L’Amérique des moulins à vents

09 décembre 2015

Arjun Basu, Attends-moi, traduit de l’anglais par Daniel Grenier, Montréal, Marchand de feuilles, 2105, 432 p.

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Voilà plusieurs années, John Steinbeck entreprend une traversée des États-Unis avec pour seul compagnon un noble caniche aux origines françaises. En observateur avisé de son pays et de ses habitants, le futur prix Nobel réalise durant ce voyage combien la force des mythes a fini par supplanter la réalité, à quel point le moindre fait authentique a ni plus ni moins été ravalé par le mythe[1]. Frappante coïncidence, il prend également soin de baptiser son véhicule Rossinante, du nom de la célèbre monture de l’hidalgo espagnol. On me pardonnera ce petit préambule qui n’est pourtant pas fortuit, car s’il est une leçon à retenir du premier roman d’Arjun Basu, Montréalais reconnu des usagers de médias sociaux en raison de ses petites créations de twittérature, c’est bien celle-ci : l’Amérique est une pépinière de moulins à vent, une culture extensive d’illusions qui s’offrent pour la réalité.

Traduit de l’anglais par Daniel Grenier, Attends-moi est une œuvre résolument américaine, notamment en ce qu’elle s’inscrit dans l’espace sud du 49e parallèle, mais surtout dans le terreau fertile de la mythologie étatsunienne. Les mythes du self made man, de l’automobile, de la route et de la frontière y sont tous le point de mire d’une satire sociale aux dents bien aiguisées. L’attaque n’est toutefois pas frontale, puisqu’elle bénéficie d’un humour décalé contribuant pour beaucoup au charme de l’écriture de Basu. Joe Fields, le personnage principal, est d’ailleurs un cynique lucide dont la quête existentielle nous conduit à travers les espaces hautement symboliques de la mégapole new-yorkaise, de la grand-route et du Montana.

 

New York, New York

Après ses années d’études, Fields décroche un emploi pour le compte d’une firme publicitaire de New York, porte d’entrée du rêve américain, synonyme de terre promise. Gravitant dans les décors branchés, lumineux et aseptisés de son agence, Fields vend des mirages, travaille à déguiser la bière la plus insipide qui soit en huitième merveille du monde. Le jour de son trente-cinquième anniversaire, il prend cependant conscience de la foncière inconsistance de cette « vie de peinture à numéro » et de ce que le succès « est comme un tas de merde pour les mouches ». Blasé par une routine qui tourne à vide, le publicitaire reçoit bientôt la visite de l’« Homme », cavalier mystérieux qui lui commande en rêve de l’attendre et lui promet une vie meilleure. À partir de ce moment, Fields prend congé de son travail et occupe ses journées dans les marches de son immeuble, à espérer la venue et les directives de l’Homme.

Peu à peu, sa situation retient l’attention du voisinage, puis des médias. Le journaliste Dan Fontana est dépêché par le New York Post pour couvrir l’« événement », qui ne tarde pas à être monté en épingle par la presse nationale, le web, les journaux télévisés, BBC, Newsday et Times. Basu gravit ensuite un à un les échelons de l’absurdité, au sens le plus jouissif du terme, pour faire de son personnage une véritable icône populaire, disséquant les arcanes d’une société du spectacle hypermédiatisée, d’un système de vedettariat instantané où « [l]es gens deviennent célèbres parce qu’ils ont partagé un vidéo d’eux recevant un coup de pied dans les couilles ». Joe Fields devient une marque de commerce que les compagnies exploitent afin de mousser les ventes de leurs produits. Les gens de partout dans le monde débattent du sens philosophique et religieux de ses agissements, jusqu’au jour où l’Homme, vêtu en cowboy, refait surface et lui confie sa mission : « Va vers l’ouest. Tu sais où aller ».

« Go west, young man ! » : sur la route du Montana

L’imaginaire populaire américain a été façonné par le mythe de la frontière, cette frange pionnière servant de sas de décompression où la civilisation gangrenée pouvait se régénérer au contact de la nature sauvage. C’est poussé par les exhortations de l’Homme, personnification de l’appel de l’Ouest[2], que Joe Fields entame son périple vers cette destination tonique aussi convoitée que nébuleuse. Commandité par un concessionnaire Honda de Long Island, qui lui fournit gracieusement une fourgonnette Odyssey dernier cri, Fields est escorté par tout un cortège de journalistes, Dan Fontana en tête, et de curieux bien résolus à participer à cette transhumance historique bien que tout à fait banale. En cours de route, il prend en auto-stop Takeshi, un jeune touriste japonais friand de burgers, avec qui il traverse les petits villages de l’hinterland pareils « à de vieux décors de films abandonnés ».

 

Le montage chronologique du récit est toutefois conçu de telle sorte qu’il nous donne d’emblée accès à la nouvelle vie que s’est forgée le publicitaire new-yorkais, réfugié quelque part dans les contreforts des Rocheuses du Montana. Or le Big K Ranch & Spa où il aboutit n’échappe pas au règne de l’image : « Voilà l’idée de liberté rude, sauvage, que l’Ouest représente. À l’extérieur, c’est le pays de Ralph Lauren. Dans les chambres, on est chez Laura Ashley, avec des touches subtiles de Philippe Starck ». Parce que le « vrai » Far West doit coller à la réalité, c’est-à-dire à la réalité construite en bonne partie par les médias, le ranch de luxe joue la carte des lassos suspendus aux murs, des Stetson ajustés, de chandeliers faits d’éperons et d’employés aux costumes western haut de gamme. Dans cette wilderness en condensé aux allures de Disneyland, vivre à la dure devient un concept de vente, une stratégie marketing.

 

Joe Fields en est conscient et accepte finalement, suprême pied de nez au lecteur, un poste de publicitaire au service du ranch : « Je suis le consultant en image de marque d’un immense site touristique de luxe, perdu au fin fond du Montana. C’est seulement le punch d’une blague extrêmement alambiquée ». Avec son ironie caustique, Basu raconte sourire en coin et mâchoire serrée une fable drolatique sur la société hypermoderne, une façon bien à lui de nous coller le nez dans l’Amérique puante et de faire en sorte que l’on en redemande. Il poursuit ainsi l’exploration du simulacre ayant trouvé une terre d’élection féconde dans les paradis artificiels de l’Ouest, exploration également menée dans des romans de la route comme Pas tout à fait en Californie de François Barcelo ou Toutes mes solitudes ! de Marie-Christine Lemieux-Couture. Ce qui s’effectue sous le signe du paradoxe, tant la fiction de Basu contribue à alimenter ces mêmes moulins à vent qu’elle s’ingénie à démanteler. Attends-moi est un roman imposant qui prend volontiers son temps, parfois trop peut-être, mais jamais ennuyant. Un livre à lire donc, si comme moi vous possédez un cœur à traction intégrale qui s’emballe à la moindre occasion de prendre le large.


[1] John Steinbeck, Voyage avec Charley, Arles, Actes Sud, [1961] 2012, p. 108.

[2] « Go west, young man, and grow up with the country ! » est la version plus exacte du slogan lancé par le journaliste Horace Greeley en 1853. Voir Philippe Jacquin et Daniel Royot, Go West ! Histoire de l’Ouest américain d’hier à aujourd’hui, Paris, Flammarion, 2002, p. 115.

 

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