Kim Kielhofner raconte

18 mai 2017

Mittelnacht, de Kim Kielhofner, présentée à Sporobole, centre en art actuel (Sherbrooke), du 27 janvier au 18 mars 2017.

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Néologisme inventé par l’artiste Kim Kielhofner, « Mittelnacht » fait vaguement référence au milieu de la nuit, moment où, parfois, lorsque le sommeil n’est pas au rendez-vous, l’esprit s’agite dans une suite de pensées confuses. C’est peut-être cet instant où les images familières d’un lointain souvenir émergent à la surface de la mémoire pour s’entremêler à d’autres inventées par un cerveau qui s’emporte. Entre rêve et réalité, les récits issus d’un tel état d’esprit onirique se laissent appréhender par bribes et échappent à une saisie globale. Ainsi, l’histoire qui s’esquisse se dissipe aussitôt derrière la brume et l’incohérence du rêve.

Dans son travail présenté à Sporobole, Kielhofner réfléchit à la façon dont se construit une fiction en superposant les couches narratives et les morceaux de récits – un peu à la manière du célèbre Rashomon d’Akira Kurosawa, comme elle le mentionne. Avec six projections vidéo, une série de dessins et un livre d’artiste, l’installation propose des variations sur un même thème : la mémoire et, par ricochet, le temps. En résulte des tableaux d’une grande poésie à l’intérieur desquels le spectateur, bercé par le son de la voix off de la narratrice, est envoûté tant par les images que par les propos obscurs de celle qui raconte.

Les images s’emballent

Sur les écrans, les images fixes ou en mouvement se superposent et se côtoient. Leurs natures différentes suscitent déjà l’interrogation. Une femme blonde, dans laquelle on reconnait l’artiste, contemple des images et semble en réflexion. Elle griffonne parfois des lettres et des chiffres dans un cahier ou se promène dans divers lieux. Personnage principal, elle est le fil conducteur de la trame narrative visuelle : elle apparait tantôt entre des images photographiques puisées dans des archives, tantôt à travers de courtes séquences filmiques et vidéographiques. D’autres images s’accumulent dans des cadres, les unes par-dessus les autres, sans qu’il n’y ait de lien apparent entre elles. Chevaux qui avancent, mains qui tressent des cheveux et extraits des Simpson apparaissent sur fond d’images fixes en couleur ou en noir et blanc, présentant des femmes, des hommes, des enfants, pour la plupart inconnus.

Rappelant d’une certaine façon l’écriture automatique, l’ensemble offre une imposante banque d’images comme autant d’archives et de fragments de mémoires dispersés. Dans un judicieux travail de montage, Kielhofner propose des rapprochements formels, esthétiques, voire conceptuels, entre les images pour mettre en place son univers fictif et créer des effets de sens. Ainsi, le spectateur, qui fait aisément des liens entre les dispositifs de l’installation, peut commencer à assembler les morceaux de l’histoire divulgués par chaque récit visuel.

Rêver, divaguer

« Yeah… I found her… I don’t know where to start. I can say that I remember reading… », raconte la narratrice en voix off dans l’une des pièces. D’une voix hésitante, elle tente de se souvenir d’une femme qu’elle décrit : « Her cuticules were always stained… yeah, I remember that, her cuticules were always stained… ». Le spectateur cherche à l’écran le pendant visuel des propos entendus : oiseaux, âne, plans cartésiens, motifs de tissus, toujours cette même femme blonde, mais rien ici pour cimenter une histoire concrète. Pourtant, la voix contamine les images et, petit à petit, des scènes apparaissent, des bouts de récits se construisent pour se dissiper aussitôt.

Bien que les projections vidéo occupent une grande partie de l’espace, Kielhofner présente aussi une série de dessins affichés au mur ainsi qu’un livre d’artiste à consulter sur place. En dialogue avec les projections, ces supports offrent une forme condensée de l’histoire et cristallisent les thématiques explorées. De facture à la fois enfantine et très étudiée, les dessins sont disposés les uns à côtés des autres, de manières à créer de petites scènes statiques. Le spectateur reconnaît non seulement les sujets présents dans les vidéos, mais aussi les processus de juxtaposition d’images qui font partie du montage. Cet intérêt de l’artiste pour le support papier se reflète dans les projections où l’acte d’écrire est représenté, où des livres sont montrés, où les bruits de papier froissé, manipulé abondent. La représentation de l’écrit renvoie sans cesse à l’acte même de raconter une histoire et installe de surcroit une distance qui augmente l’aspect fictionnel de l’œuvre.

Il se dégage de l’ensemble une poétique de la rêverie amplifiée par le ton de la voix de la narratrice, par ses hésitations, par ses silences qui, ajoutés à l’accumulation et au défilement des images, relèvent d’une forme de divagation. Souvenirs effacés qui errent dans l’esprit de celle qui raconte, le sonore et le visuel forment ici un collage complexe où les niveaux narratifs et les temporalités s’accumulent par couches successives. À travers la description se glissent des réflexions oniriques comme autant de digressions, qui s’immiscent dans le récit pour finalement prendre le dessus : « That’s when I saw the light. Then I remembered: who can distinguish darkness from the dark? [...] ». Entre le sommeil et l’éveil, là où rêves et souvenirs se confondent, se construisent des fictions dont il ne restera que des fragments au réveil. À cet égard, le titre – Mittelnacht – ne saurait être mieux choisi pour envelopper ces fragments de mémoire errante qui, emboîtés les uns dans les autres, constituent l’essentiel d’une histoire dont la fin ne sera jamais connue.

crédit photos : Tanya Saint-Pierre