Julien Livernois, capteur de mémoires maritimes

22 juin 2017

Julien Livernois, La Mémoire et la Mer, exposition présentée à l’Anse-à-la-Cabane, Îles de la Madeleine, été 2017.

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Un bateau, ça dépend comment
On l'arrime au port de justesse
Il pleure de mon firmament
Des années lumières et j'en laisse
Léo Ferré, La mémoire et la mer

Chaque automne aux Îles de la Madeleine, alors que les pêcheurs hissent hors de l’eau leurs embarcations fatiguées, un Madelinot d’adoption rend un dernier hommage aux coques malmenées avant les couches de peinture neuve. C’est armé d’un appareil photo, d’un œil affûté et d’une patience à toute épreuve que Julien Livernois arpente les parcs à bateaux pour y dénicher les prises les plus insolites de l’archipel. Quelque part entre photographie et peinture, figuration et abstraction, émerge un art hybride évoluant au rythme des saisons et des courants marins. Si un coquillage fait entendre le ressac, les images de Livernois, tels des périscopes submergés, nous parlent sans doute des bas-fonds marins et humains.

Saison de pêche

Travaillant à partir d’un sujet répétitif aux variables aléatoires, Livernois porte une affection particulière aux coques à la mémoire traumatique. Sous sa lentille, la violence inscrite sur les égratignures et autres accidents de la mer devient métaphorique. Les cicatrices se transforment en ligne d’horizon, en foin piquetant les dunes ; le dommage à la proue se métamorphose en ombre animale ou en silhouette fugitive. L’esthétique de l’abîme que se propose ici de sonder l’artiste porte en elle la volonté singulière de sublimer le passage du temps afin d’en extraire les possibilités poétiques. L’intersection de ces jeux avec nos perceptions se cristallise de manière singulière dans ces photographies, comme si les ferrailles se posaient en illustrations bouleversantes des mécanismes mémoriels tels que décrits par Régine Robin :

« Ces passés que l’on s’efforce de gérer, de traquer, ou au contraire de faire revivre (…) ces passés troués, faussés, réécrits, réinventés (….) ces passés lacunaires ressemblent à des couches géologiques entremêlées, plissées comme après la formation d’une chaîne de montagnes ou quelque autre cataclysme[1]. »

Hybridations 

À l’inverse de Magritte, Ceci est un bateau.

À première vue, il est impossible de déterminer précisément la nature des images de Livernois. Ses navires de pêche, dont les contours sont méconnaissables en raison du cadrage rapproché sur leur flanc, perdent leur valeur figurative pour laisser place à l’abstraction et à l’imagination du spectateur. En expérimentant le pouvoir du cadrage, il convoque l’un des pouvoirs primaires de la photographie, qui est celui de sélectionner le réel pour le transformer. De cette façon, la capture en trompe-l’œil des amalgames nous amène à percevoir une œuvre picturale aux textures prononcées dans ce simulacre d’empâtements et de hachures des plus troublants. Porté par un instinct artistique fort, Livernois traduit dans ses trouvailles les forces obscures gouvernant nos pensées et les lignes directrices traversant notre inconscient, éveillant les cordages de nos élans interprétatifs.

Préparer les cages

Alors que les Îles entrent en hibernation et que les homardiers réparent leurs cages à homards, Livernois passe la saison froide à construire ses cadres de bois. Il ne s’agit pas de montures classiques, mais plutôt de plateformes sur lesquelles seront délicatement appliqués les papiers photo. La taille des cadres variera selon les dimensions des images qui, elles, sont à l’échelle des navires dont elles tirent leur origine. En effet, le photographe n’opère aucun agrandissement, préférant préserver un rapport fidèle au réel, sur lequel il n’effectue aucune retouche manuelle ou virtuelle.

La pose de l’image sur son support est une manœuvre cruciale et délicate, car la fragilité du papier exposé est telle qu’il menace à tout moment de se froisser. Une généreuse couche de vernis vient finalement sceller l’ensemble en plus de conférer un effet brillant contrastant avec l’aspect corrodé des coques. Une fois l’image encagée, un décalque de homard écarlate est apposé au dos, à la fois symbole patrimonial de l’archipel et clin d’œil à la fonction première du sujet photographié.  

Au gré des raisons

Au retour des beaux jours, l’artiste convertit sa maison en salle d’exposition et convie les curieux dans l’intimité de son port à lui, là où se rencontrent les temps, quelque part entre le présent et ses mémoires fragmentées.

Contrairement à la coutume qui consiste à nommer les embarcations, le photographe préfère laisser ses œuvres libres de titre, proposant ainsi des véhicules susceptibles de conduire les spectateurs à la découverte de leur propre imaginaire. Comme les histoires racontées, les images se transforment au gré des consciences : « Légendes mouvantes, formes diverses de l’oublié, changements de rythme et nouveaux airs du temps, souvent, très souvent, la mémoire varie, au gré des raisons[2] […]. »

Lorsque le spectateur est ému devant l’une de ses œuvres, ainsi que nous le confie l’artiste, c’est peut-être que la tempête que commémore l’image fait écho à ses propres tourments, à ses propres naufrages. Il décèle en ces scarifications picturales des blessures personnelles, mais peut-être aussi un apaisement propre aux objets et aux paysages, indifférents aux douleurs comme à la joie. Le derme survivant des coques se fait emblème d’une résilience émouvante, s’apparentant à l’âme des pêcheurs et à celle des insulaires, constituant une ode au mode de vie madelinot. Le travail de Livernois promet d’ailleurs un renouvellement de leur imaginaire marqué par la pêche et la navigation, ainsi que par leurs légendaires combats contre les caprices des éléments naturels.

Par ses qualités esthétiques énigmatiques, la pratique de Julien Livernois se compare à un art du faux-semblant menant curieusement à une quête de signification. C’est aussi un essai sur l’aura artistique, car en refusant de tirer plus d’une épreuve d’une même captation, l’artiste se rapproche encore davantage de la technique picturale, tout en rappelant l’unicité du regard posé sur une œuvre. Quant à elle, la constance dans la préparation manuelle de ses créations fait écho au travail physique et saisonnier des pêcheurs. En synchronisme avec ces derniers, Livernois se remet inlassablement à l’ouvrage sur des eaux toujours changeantes, à l’écoute des courants intérieurs.


[1] Régine Robin, La mémoire saturée, Éditions Stock, Paris, 2003. p. 37.

[2] Id.