Herboriser aux Herbes rouges

07 janvier 2019

Roxane Desjardins et Jean-Simon DesRochers (dir.) La poésie des Herbes rouges, Les Herbes rouges, 2018, 460 p.

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Il m’aura fallu quelques semaines pour traverser l’anthologie La poésie des Herbes rouges. Pas uniquement parce qu’elle fait 460 pages, mais parce qu’une lecture du genre impose un rythme plus lent, une attention particulière portée à chaque poème : il s’agit non seulement de saisir ce qui se passe sur la page, mais d’y deviner une démarche, voire une œuvre entière.

Lecture anthologique

Publiée à l’occasion du cinquantième anniversaire de la maison fondée en 1968 par les frères Marcel et François Hébert, cette anthologie, composée par Roxane Desjardins et Jean-Simon DesRochers, présente chronologiquement un poème issu de chacun des quelque 400 titres de poésie que comprend le catalogue des Herbes rouges. L’ouvrage permet ainsi de revisiter l’ensemble des recueils de poésie publiés par la maison – à ce jour, le genre privilégié par celle-ci –, dont une grande partie des titres sont aujourd’hui introuvables, et d’observer les différents courants et jeux d’influences qui ont travaillé la poésie québécoise des dernières décennies. Si la lecture de l’ensemble demande un certain temps, le livre tient sa promesse et se laisse lire « comme un recueil », notamment en raison d’effets de continuité, de miroir ou d’oppositions qui permettent de circuler joyeusement d’un poème à un autre.

Le fait qu’on ne s’en tienne strictement qu’aux poèmes, à l’exception, tout en bas de la page, de la référence du livre d’où ils proviennent, est un autre élément qui contribue à la fluidité de cette lecture. On entre ainsi directement dans les textes sans autre forme de présentation et, mis à part un coup d’œil rapide pour en vérifier la source, on lit les poèmes sans interruption. Ce choix s’inscrit d’ailleurs dans la droite ligne du travail des frères Hébert, pour qui, plus que tout autre élément, c’est le texte qui prime.

L’arbre par ses feuilles

L’œuvre choisie pour illustrer la couverture, tout comme son titre, « herbier », oriente la lecture. En effet, en plus de son lien manifeste avec le nom de la maison, l’herbier renvoie à la forme choisie pour cette anthologie, où la somme des textes apparaît semblable à un herbarium siccum. En parcourant le livre, on ira jusqu’à se demander si les occurrences du mot « herbier » et de termes renvoyant au monde végétal sont attribuables au seul hasard ou s’il s’agit de clins d’œil volontaires (« Les récits sont les cils de la brise / un herbier funambule », « dans des tiroirs où l’on garde de vieilles plantes herbacées »). Ce qui est certain, c’est qu’ici, comme dans un herbier, on a sélectionné certaines parties d’organismes plus complexes : cette seule présence de la partie pour le tout ne rend pas pour autant la lecture moins pertinente ni moins vivante.

Dans la perspective où ces fragments d’œuvres plus vastes ont pour but d’archiver l’histoire de la maison, l’omission de certains spécimens apparaît toutefois problématique. Nous ne pouvons que déplorer l’absence des certains recueils, en particulier ceux de Madeleine Gagnon et de France Théoret, des œuvres dont la publication a pourtant été marquante tant pour la maison que pour la littérature d’ici. Les explications données en fin d’ouvrage – les droits appartiennent désormais à d’autres éditeurs – ne parviennent pas à nous consoler de cette absence.

Toujours vertes

Difficile de résumer une telle traversée en quelques lignes. Dans ce vaste parcours, on aura relu avec émotion les vers d’Huguette Gaulin (« d’autres morts que la mienne je / je me rature sans cesse »), redécouvert ceux de Josée Yvon (« ta présence le matin comme une bonne bière froide et un / silencieux sur mon gun / je te fourre jusqu’à la crise cardiaque / ta sinusite dans mon ventre / mon p’tit bébé chaud »), de Nicole Brossard (« je pense à ce texte qui me file entre les doigts mais à ton ventre avant tout dé-rangeant les clés du territoire où nul n’accouche mais tente plutôt d’essuyer son revers ») et de Carole David (« J’ai la peur d’être abandonnée / Sur le bord d’une route / La blessure s’ouvre, se referme / La nuit, je veille les morts, les vivants / Cherche mes clés / Mes enfants pas encore nés / Sous le lit »). On aura aussi pu identifier certaines tendances – dont celle, très jouissive, du « sexe dans le texte » (Normand de Bellefeuille) –, tenté de reconnaître un style, une manière, et eu l’occasion de mesurer l’étendue de certaines œuvres, en particulier celles de François Charron, de Roger des Roches ou encore d’André Roy, dont l’abondante production traverse les décennies, et dont on peut apprécier la variété et la modulation au fil du temps. Au final, on aura particulièrement apprécié certains poèmes, été surpris par d’autres, mais à aucun moment, on n’aura douté de la qualité de la collection proposée, du soin apporté à la sélection des poèmes.

Si un appareil critique plus élaboré aurait permis de mieux saisir certains enjeux des textes, demeure la difficulté bien réelle de rendre compte en profondeur d’un corpus aussi vaste et marqué par sa diversité, dans un contexte où une véritable histoire de la maison demeure toujours à faire. On comprend bien que la priorité a été de donner à lire ces textes à un lectorat dépassant le cercle des initiés et des universitaires. Peut-être, justement, parce qu’on a reproché à cette poésie de n’appartenir qu’à celui-ci. L’une des principales qualités de cette rétrospective est de servir d’argument majeur face à cette idée que la poésie des Herbes aurait mal vieilli. N’en déplaise à une certaine critique, l’épreuve de la lecture convainc au contraire de l’actualité des poèmes sélectionnés. Celle-ci ne saurait évidemment remplacer celle des recueils, mais elle permet de découvrir ou de redécouvrir certains poètes et donne envie de s’aventurer plus avant dans l’exploration des œuvres présentées.