Faire coexister les identités

01 juin 2019

Genderf*cker, un spectacle de Pascale Drevillon et Geoffrey Gaquère ; création et performance : Pascale Drevillon ; mise en scène : Geoffrey Gaquère ; performance et régie plateau : Andréanne Samson ; scénographie Léa Pennel ; lumières : Cédric Delorme-Bouchard ; musique : Bibi Club ; conseil vidéo : Julien Blais ; conseil au mouvement : Mélanie Demers ; direction de production : Caroline Ferland ; direction technique et régie : Sarah Laval ; performance vidéo :Soleil Launière et Robbie Madsen. Présenté au FTA du 31 mai au 3 juin 2019.

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« Je ne prends pas la testostérone pour me transformer en homme,
mais pour trahir ce que la société a voulu faire de moi » 
- Paul B. Preciado, Testo Junkie

Lorsqu’elle publie Gender Trouble en 1990, Judith Butler pointe une violence culturelle, sociale, politique, économique : celle de l’injonction à une norme du genre. Mais surtout, elle montre que ce qu’on considère comme masculin ou féminin est la reproduction de gestes, d’attitudes qui sont transmises culturellement. Dans Genderf*cker, Pascale Drevillon utilise son corps pour faire ressortir ce que pointe Butler : il n’y a pas de modèle ontologique de la féminité ou de la masculinité. Le genre est avant tout une question de performance.

Une performance de la performance du genre

Avant d’entrer en salle, il est mentionné au public de ne pas hésiter à circuler tout au long de la performance. Au centre de la pièce, Drevillon est assise sur une chaise, son corps est entièrement emmailloté de plusieurs couches de pellicule plastique. Nous sommes dans ce qui relève du domaine de l’indistinction, les signifiants du corps momifié sont illisibles. Lentement et difficilement, Drevillon émerge de son cocon pour ne garder que le plastique qui entoure son tronc.

Tout au long de la performance, Drevillon accroche des photos d’elle prises à différents moments de sa vie, et dans lesquelles elle performe de multiples identités, oscillant tantôt vers la masculinité, tantôt vers la féminité. Loin de tomber dans une autoreprésentation égocentrique, ces portraits appuient les différentes étapes de la performance et, en les alignant les uns à la suite des autres, c’est la coexistence de ces identités dans la durée qui ressort.

Cette cohabitation des identités de genre dans un même corps est en effet le point central de la performance. D’abord, Drevillon se maquille : elle accentue l’épaisseur de ses sourcils, dessine une barbe sur son menton et ses joue. Puis, elle revêt des vêtements d’homme, sans oublier d’insérer dans ses caleçons un imposant membre fait de bas roulés. Ainsi transformée, elle performe la masculinité, elle marche, s’arrête pour se gratter entre les jambes, elle sort fumer.

Si au départ cette masculinité semble caricaturale, le vidéoclip St-Valentin d’Orelsan nous montre qu’il n’en est rien, que cette masculinité est tristement calquée sur des exemples réels. Drevillon chante en chœur les paroles sexistes – « Dès le lendemain matin, elles en redemandent, se mettent à trépigner / Mais ferme ta gueule, ou tu vas t'faire Marie-Trintigner / J'te l'dis gentiment : j'suis pas là pour faire de sentiments / J'suis là pour te mettre vingt-et-un centimètres / Tu seras ma petite chienne et je serai ton gentil maître » – tout en mimant la manière de bouger du rappeur.

Puis, Drevillon bascule vers l’autre extrême. Elle s’hyperféminise, appliquant du fond de teint par-dessus sa barbe, accentuant ses pommettes et la longueur de ses cils. Elle rase ses avant-bras, ses jambes. Devant un grand miroir, elle pratique sa démarche chaloupée, ses mouvements gracieux. Elle va jusqu’au bout du dicton « il faut souffrir pour être belle », revêtant un corset qui sera serré par son assistante jusqu’à ce que sa silhouette soit parfaitement découpée en sablier. Reproduisant des gestes de ménagère, mais aussi des mouvements à caractère pornographique, Drevillon montre la violence des carcans de ce qu’on considère comme « féminin ».

Finalement, arrachant corset, perruque, talons hauts, Drevillon termine la performance sans fard, sans costume. La dernière photo qu’elle accroche date de son enfance, à cet âge où la puberté n’a pas encore sursignifié le corps. En se superposant à cette photo, Drevillon réclame le droit d’être ce qu’elle est, et d’avoir un corps qui soit à son image. Un corps qui assume l’influence du féminin et du masculin, un corps trans qui est constamment en devenir.

Se (ré)inventer collectivement

À l’écrit, la simplicité de la performance peut sembler banale. Pourtant il n’en est rien, notamment parce que le magnétisme de Drevillon rend chaque la banalité de chaque geste signifiante. Pendant deux heures, Drevillon nous tient sous hypnose. Par les jeux d’habillage et de dénuement, par les couches de maquillage qui se superposent les unes sur les autres, Genderf*cker illustre certes la violence des normes genrées, mais revendique surtout la grande inventivité et la beauté d’une liberté vis-à-vis ces normes.

Abordant autant la question de la violence subie quotidiennement par les personnes trans que l’injonction à choisir entre les deux sexes ou la chirurgie plastique, la performance rend compte des multiples facettes d’un vécu trans. Si Genderf*cker s’inspire de la vie de Drevillon, ce n’est pas pour autant une œuvre autobiographique. Les différentes mutations du corps s’accompagnent de références à Andrea Gibson, Kate Bornstein, Pete Burns, Ryan Cassata, Judith Butler, Marilyn Manson et Massive Attack. En agglomérant ces paroles à la sienne, Drevillon s’inscrit en résonnance avec une communauté, fait de la singularité de son parcours un enjeu collectif. Ce faisant, elle envoie un beau doigt d’honneur en direction du binarisme du genre.

crédits photos : Maxime Robert-Lachaine et Jules Bédard.