En attendant la souffrance de la chair

26 mai 2019

Hidden Paradise. Idéation et interprétation : Alix Dufresne et Marc Béland ; Regard Artistique : Sophie Corriveau ; Dramaturgie : Andréane Roy ; Composition sonore : Larsen Lupin ; Scénographie et costumes : Odile Gamache ; Conception lumières : Cédric Delorme-Bouchard ; Conseillère mouvement Hendrickx Ntela ; Direction technique et régie : Caroline Nadeau. Présenté au Monument National jusqu’au 28 mai 2019.

///

Nous avoir à l’usure

Le 9 février 2015, Marie-France Bazzo s’entretenait sur les ondes de Radio-Canada Ici Première avec le sociologue Alain Deneault au sujet de l’enquête baptisée SwissLeaks, au terme de laquelle on apprenait que 256 milliards de dollars (selon les données colligées par Statistique Canada, mais combien d’autres dans le secret ?) auraient transité par des comptes HSBC en Suisse. Le discours du sociologue à propos de cet évènement, mais aussi celui qu’il tient sur le phénomène de l’évasion fiscale en général, mettait en relief les injustices découlant directement de cette escroquerie, qui se font ressentir jusque dans le quotidien des citoyens. Les gouvernements coupent dans les infrastructures, insinuant que, collectivement, nous dépensons trop dans des domaines pourtant aussi essentiels que la santé, l’éducation, les transports, la culture, etc., alors que les mieux nantis, ceux qui ont profité du système pour s’enrichir refusent, en plaçant leur fortune dans des banques étrangères, de contribuer à la société. De nombreux exemples concrets sont cités pour appuyer cette dénonciation fort limpide. Devant cette profonde injustice, plutôt que de sombrer dans le cynisme, Alix Dufresne et Marc Béland se sont emparés de cet entretien, l’on appris par cœur pour le répéter ad nauseam, l’illustrer, l’incarner jusque dans leurs corps, espérant peut-être qu’à force de piocher dessus, ils finiraient d’une façon ou d’une autre par nous transmettre le besoin de réagir, de poser une action, de faire quelque chose. Hidden Paradise est effectivement un spectacle qui ne manque pas d’action. Bien qu’il s’appuie sur un segment radiophonique, le traitement de celui-ci sur la scène se joue manifestement par et dans le corps.

Dans les premières minutes du spectacle, après s’être obstinés à placer un tapis de danse trop petit pour l’espace délimité, les interprètes enclenchent le système de son qu’ils ont eux-mêmes roulé sur le plancher de la scène et démarrent l’enregistrement original pour l’écouter au complet avec le public. À la fin de l’écoute, Alix, face au public et juchée dans les bras de Marc, interprète en empruntant son ton de voix radiophonique les questions de Madame Bazzo. L’étrangeté de la position a quelque chose d’absurde à première vue. Les mains figées dans une posture qui nous rappelle peut-être fortuitement (ou peut-être pas) le personnage de Mr.Burns, Alix s’adresse à Marc, dont le visage apparaît soudain alors qu’il effectue une légère rotation, portant toujours sa partenaire dans ses bras. C’est donc le visage à la hauteur des fesses de sa partenaire (pour ne pas dire directement sur celles-ci) que celui qui interprète Alain Deneault s’exprime. On serait tentés de se dire poliment (comme le font d’ailleurs les interprètes de la pièce dans le discours qu’ils livrent sur leur travail) qu’il s’agit-là d’une illustration du malaise provoqué par l’absurdité d’avoir à répéter sans arrêt qu’on est devant un problème immense avant que quelqu’un quelque part n’ait le courage d’agir. On pourrait aussi être tentés d’y voir carrément, si comme moi on est un brin cynique, ce sentiment frustrant de parler directement en direction de vous comprenez où, sans que jamais le message ne parvienne ailleurs.

Un mémo dans la peau

La première déclamation de l’entretien se déroule simultanément à une étrange chorégraphie de mouvements lents et contrôlés au cours de laquelle les partenaires se tiennent, s’attachent l’un à l’autre, se portent, se font rouler ensemble. Immanquablement, l’un ou l’autre provoque par son action la réaction qui suivra. Tout semble orchestré à la perfection, de sorte qu’on croirait assister à des automatismes, alors que les interprètes adoptent pourtant de positions tout à fait absurdes et non naturelles. On ne sent pas qu’ils réagissent à ce qui est dit, mais que le texte est simplement répété dans un débit calqué sur l’enregistrement, mais accompagné de mouvements d’automates. On comprend aisément le sentiment d’impuissance face à l’inaction que traduit ce rapport entre ce qui est dit et ce qui est montré.

À sa façon, la deuxième répétition du texte est tout aussi parlante. Cette fois côte à côte, Alix et Marc lancent les mots le plus rapidement possible, toujours en imitant le ton radiophonique des locuteurs originaux. Une espèce de colère s’empare de leur corps – une impatience, aussi. Les mots sont dits et ressentis comme s’ils arrivaient enfin de très loin, et puisqu’on commence à les connaître, on les attend, on peut presque les murmurer avec les danseurs. Il y a quelque chose de jouissif à les entendre, à les reconnaître, et à savoir qu’ils sont dits et redits ; que l’information, cette fois-ci, ne nous échappera pas. À mesure que les mots se tracent un chemin dans sa mémoire, le public est pris de vagues de rires nerveux. Des applaudissements retentissent alors que l’extrait finit d’être déclamé.

Je ne sais plus comment te le dire pour que tu comprennes

De répétition en répétition, le traitement de l’information s’inscrit tour à tour sous le signe de l’ineptie, de la douleur physique et de la rage. Le silence éloquent d’une suite de questions sans réponses, l’interlocuteur demeurant silencieux, couché sur le sol, ou la contagieuse contorsion de Marc, qui laisse vibrer les mots de Deneault dans son corps, forment l’éventail des traitements offerts à ces mots, pour et par eux, afin de trouver une façon de les transmettre. Il y a quelque chose de désespéré dans cette répétition, et les mots finissent par se détraquer sous le ralentissement de la bande sonore. Le visage déformé par l’articulation difficile que demande l’exercice, Alix devient inquiétante, presque diabolique alors que Marc, qui n’a rien perdu de son passé de danseur, arrive à faire parler son corps d’apparence agonisant, comme torturé par les syllabes lentes. Il y a quelque chose du théâtre de la cruauté dans cette proposition que nous offrent généreusement les deux artistes à leur corps défendant. Comme si le message était trop important pour être laissé au hasard des postes de radio. Et s’il y a quelque chose d’absurde à le répéter en vain, c’est traversé de ce signal d’alarme que sortent, conquis et touchés, les spectateurs de cette curieuse représentation. Pour le dire avec Alain Deneault, lorsque nous aurons mal dans notre chair, peut-être alors prêterons-nous un peu mieux l’oreille à ce discours et trouverons-nous les moyens d’agir. En attendant, il y a de ces artistes nécessaires et précieux dont font résolument partie Alix Dufresne et Marc Béland pour nous prendre par la main et défricher une partie du travail.

crédits photos : Maxime Robert-Lachaine.