Danser, une gratification et une nécessité

08 novembre 2020

Papillon d’Helen Simard, œuvre chorégraphique présentée en webdiffusion, en direct, du théâtre La Chapelle Scènes contemporaines et coréalisée, sur le vif, par Frédéric Baune et Helen Simard. Interprètes : Nindy Banks, Victoria Mackenzie, Mecdy Jean-Pierre, Rémy Saminadin, Roger White et Ted Yates. Le jeudi 5 novembre, 19 h 30. Reprise en différé du 13 au 15 novembre, de midi à 18 h en continu.

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Danse de rue et improvisation dansée et musicale ne sont pas faites, en principe, pour une représentation virtuelle, mais les décisions politico-sanitaires du temps de la pandémie ont bouleversé les règles. La culture et ses artistes en sont durement frappés. Pourtant, certaines productions en chantier ont cherché à s’adapter. Tel est le cas de Papillon, une chorégraphie assortie d’une musique librement improvisée, qui s’est forgée à partir d’un matériel gestuel signé Helen Simard.

Que signifie danser en direct, ensemble et sans contact, à travers la médiation d’un écran ? On aurait parlé, au mieux et jusqu’à présent, de captation pour un spectacle ainsi retransmis. Mise à distance, privée de la présence dans sa communauté de partage sensoriel, la danse (un art dont l’impact repose sur l’action en présence) s’affadit, éloignée de son geste propre, plus près des œuvres multimédias que de la performance.

Si bien qu’on est en droit de se demander si la résolution des décideurs politiques et sanitaires d’interdire les représentations dans la communauté permet ou non aux artistes d’utiliser les possibilités offertes par la technologie pour en tirer un avantage. Néanmoins, les arts scéniques ne sont pas incompatibles avec la technologie, quand bien même ils s’exercent sans la sensorialité des corps. L’absence physique des interprètes affecte donc l’amateur, consommateur qu’on qualifierait à tort de public, à moins d’y intégrer le chat en ligne.

Reconversion

Quand les décrets concernant la gestion de la pandémie sont tombés, la pièce de Helen Simard était en chantier depuis un an. Les artistes ayant reçu l’ordre de quitter le studio, il leur restait l’alternative de se produire sur zoom, ce qui exigeait d’ajuster la recherche d’improvisation, de faire avec les contraintes d’espace et de relations à distance, et d’accepter ce cadre pour atteindre l’objectif de présentation.

Les questions artistiques sont devenues pressantes : quelle était la valeur de leur activité, la nécessité de leurs gestes ? Lors de la discussion après le spectacle virtuel, la chorégraphe répond qu’après trois ans de recherche, public ou pas, cela ne change pas sa quête ; selon Roger White, le directeur musical, la musique rejoint un plus large public qu’en salle ; les artistes ont aussi fait valoir tour à tour que la fragilité du projet resserrait les liens d’empathie dans l’équipe. La sensation d’interagir plus intimement, tout en poussant la dépense physique, est une résultante de l’urgence de créer dans un tel contexte.

Que la danse soit une nécessité culturelle, une dépense extrême, vivante, et non un piège pour corps en contact, cela est évident dans Papillon. Le jeu entre musiciens et danseur.ses s’est affiné, raffiné, et les rideaux de plastique transparents, interposés comme des voiles, permet aux trois interprètes de se rapprocher sans se toucher. L’esprit du hip hop et du « g-breaking », cher à Helen Simard, sa souplesse et ses contorsions, la marche déhanchée de passants, la vitesse des tours sur soi en position verticale et diverses acrobaties circulaires, liées à l’esprit performatif des « battles », tout cela est visible, mais orienté par l’écoute, la cohésion, la « vibe » spéciale – l’ambiance émotionnelle – de cette production.

Au théâtre La Chapelle, quel était le plus grand défi ? C’était, pour le réalisateur, de choisir les images, venues de sept caméras disposées dans la salle, et de les enchaîner en diffusion directe. Les danseurs, les danseuses et musicien.nes live, les preneurs d’image et de son, l’éclairagiste et le scénographe, le dramaturge, tous, donc, serrent les rangs pour diversifier les angles de vue, afin que soient saisis ces corps en mouvement, et restituée l’intensité de la danse urbaine en chacun, chacune.

Le streaming – ou diffusion en continu, ou lecture en continu, ou flux – n’empêche donc pas de percevoir la griserie, ses impulsions, la complicité qui circule durant la performance. Aux sons d’une musique ralentie ou accélérée, qu’il est conseillé de recevoir dans vos écouteurs, les moments extatiques où tout est perception, attention fine à l’instant, accompagnent symbiotiquement la danse et la musique sérielle, simple et continue. Le jeu des caméras offre des prises en distance variable, notamment des gros plans (favorisant l’appréciation d’une théâtralité plus difficilement perceptible d’un fauteuil, remarquera une participante durant le clavardage). Sans le rite de la salle close et noire du théâtre, le spectateur est libre de son écoute et responsable de sa concentration : il partage ce moment confortable ou il s’en évade par distraction, selon son choix.

Conversation

La chorégraphe n’avait pas prévu que le chaos, son thème de recherche, s’appliquerait si bien à la situation présente. Après la représentation, elle confie qu’elle a dû déployer un surcroît d’attention pour remédier à l’inconfort des interprètes, contraints de danser dans leur espace privé et devant une caméra. Chaque nouvelle contrainte faite à la danse, dit-elle, a dû être surmontée. Mais au final, les surprises de la caméra laissent voir les balancements, élancements, déambulations, traversées, tours et roulades qui caractérisent ce style urbain.

Quels en ont été les principes, sauvés du désastre ? Que la danse est avant tout l’extension du vécu. Qu’y vivre des émotions fortes, des idées complexes, des rêveries éveillées permet de mieux vivre sa vie, de s’adapter aux difficultés présentes et de sauver ce qui semble perdu.

L’objectif des interprètes est le don de soi. Pour eux, suivre l’œil d’une caméra n’est pas identique à projeter son regard dans le public ; c’est une intrusion plus imprévisible dans l’espace scénique. Mais ce que la danse urbaine possède de viscéral – et ce que sa chorégraphie recèle de conceptuel et d’esthétique – rejoint leur besoin de s’élancer plus loin, de développer une curiosité du corps et de faire passer involontairement ce qu’un danseur ou une danseuse désire le plus, à savoir réagir à la privation de nos libertés.