Dans l’extase des cercles d’eau calme

30 mai 2019

L’affadissement du merveilleux ; Un spectacle de L’Organisme ; Chorégraphie : Catherine Gaudet ; Interprétation : Dany Desjardins + Francis Ducharme + Caroline Gravel + Leïla Mailly + James Phillips ; Musique : Antoine Berthiaume ; Dramaturgie + répétitions : Sophie Michaud ; Éclairages : Alexandre Pilon-Guay ; Direction technique et régie : Olivier Chopinet ; Interprète stagiaire : Marie-Philippe Santerre ; Coproduction : Agora de la danse + Centre chorégraphique national de Tours (CCNT) Présenté du 28 au 31 mai 2019 au Théâtre Rouge du Conservatoire dans le cadre du Festival Transamériques.

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Peaufinage du sensible

Le FTA présentait cette semaine une pièce de Catherine Gaudet qui poursuit son exploration de la circularité du mouvement et des rapports humains, du plus intime détail à l’infiniment rassembleur. La facture est une époustouflante beauté. Avant que les lumières sur la scène ne dévoilent les cinq danseurs alignés de L’affadissement du merveilleux, une pulsation se fait entendre. Elle demeure, sous les différentes couches qui charpentent l’évolution de la pièce, comme l’élan initial du mouvement. Lorsqu’apparaissent les interprètes, baignés de lumière, leurs yeux sont fermés. Ils exécutent tous le même enchaînement circulaire de pas, se déplaçant sobrement. Hypnotisant les spectateurs dès les premières secondes, le mouvement est répété longuement, creusant chaque fois, mine de rien, un sillon de plus dans cette tension magnétisante. Le geste sérieux, la démarche solennelle, mais pas moins naturelle pour autant, les danseurs semblent s’adonner à une sorte de rituel. On perçoit un léger changement dans la musique : soudain, ils ouvrent les yeux.

Comme au bout d’un long selfie stick

Quelque chose d’important bascule lorsque ces cinq paires d’yeux s’ouvrent sur les estrades du théâtre. Les spectateurs prennent soudain conscience de leur propre regard. Peut-être est-ce la nudité partielle des interprètes qui suscite malgré tout une certaine pudeur décuplée par l’effet de leur regard persistant sur l’assemblée. Les perceptions sont irrémédiablement modifiées dès que les paupières des danseurs s’ouvrent, creusent une brèche au cœur des cinq visages, dévoilant l’intime humanité de chaque interprète. Traversés par différentes intentions ou pensées successives rendues visibles par leur expression faciale, les danseurs répètent inlassablement le circuit initial, se déplaçant lentement sur la scène au gré de cette suite de pas. Tantôts inquisiteurs, puis apeurés, ou souriants, la gamme des expressions varie, mais demeure collaborative. Elle exige des interprètes une synchronicité parfaite, une compréhension des tensions mutuelles qui semble les parcourir simultanément.

Lorsqu’on a assez observé quelqu’un, on arrive d’ordinaire à lire son visage, et de cette communication silencieuse naît parfois une couche de langage inespéré. Il n’est pas nécessaire de bien connaître les danseurs pour atteindre ce moment de grâce. Une sorte de transe communicative s’installe rapidement et rappelle entre autres l’euphorie avec laquelle on a collectivement découvert la possibilité de s’exprimer en emoji dans les dernières années. On voit poindre au sein de la ligne de danseurs des visages figés quelques secondes, comme s’ils enfilaient une suite de masques. Les regards complaisants, inquiets, coquets ou incriminants s’enchaînent et laissent deviner la richesse des vies intérieures qui, tout à coup, s’exposent.

La pulsion migre tranquillement du visage vers le corps par un changement de posture qui accompagne de façon naturelle les différentes émotions. Les corps se meuvent très lentement et esquissent un tableau qui ne risque pas d’être étranger aux usagers de drogues hallucinogènes. La transe est bel et bien installée, la pulsation bat son plein, la tension varie, les muscles se tendent et se détendent – gonflés à bloc, on les croirait presque prêts à exploser quand survient un grand souffle libérateur.

Dans les profondeurs primales du merveilleux

Avec le retour du mouvement monte une sorte de cri imitant à s’y méprendre les pleurs d’un bébé naissant. Ce son produit un sentiment d’urgence quasi biologique tandis que la danse (qui s’est peu à peu transformée en ronde au cours de laquelle les artistes gambadent) se teinte d’une certaine absurdité loufoque. Déhanchements de catwalk, déplacements grotesques, membres lourds, légers frémissements sont autant de variations sur un même thème puisque les danseurs demeurent mués par cette pulsation qui semble les pousser à continuer à se présenter et à se représenter sans cesse, à se dédoubler les uns les autres, mélangeant genres, âmes et corps sous un même battement continu. On en vient à se demander pourquoi, pour qui ? On insiste certainement dans cette proposition sur la conscience du regard : en déployant les possibilités de représentations, cette conscience semble devenir universelle, rallie les possibles différences sur une commune mesure qu’est la constance cardiaque du groupe.

Jusqu’au tout dernier battement du cœur

Cette valse baroque se déploie et contribue à chauffer les corps, qui changent d’aspect et laissent la sueur réfléchir la lumière. Les peaux deviennent magnifiques, bellement éclairées par le travail d’Alexandre Pilon-Guay. L’atmosphère aussi se réchauffe, et le mouvement prend de l’ampleur, devient plus souple et plus lourd. Les danseurs glissent dans un état quasi mystique, crient à présent. L’intensité atteint son comble, laissant cette pulsation prendre le dessus, raviver des mouvements et des sons.

Au terme de ce voyage enlevant, la pulsation obsédante tend à demeurer au fond de nous, rappelée par celle qui nous porte tous à travers la succession des jours et des nuits, et nous signale à quel point la beauté humaine est chavirante lorsqu’elle sait si bien éprouver, à même les corps, la complexité des états possibles de l’être en vie.

crédits photos: Mathieu Doyon.