Créer comme au temps des premiers pas

21 septembre 2017

Mécaniques nocturnes, chorégraphie et interprétation : Anne Plamondon ; mise en scène : Marie Brassard ; conception sonore : Frédéric Auger, Last Ex ; scénographie : Antonin Sorel ; Lumières : Yan Lee Chan; costumes : Marilène Bastien; répétitions : Shawn Hounsell. Coproducteurs Agora de la danse, La Rotonde, Théâtre Hector-Charland. Présenté par l’Agora de la danse, Édifice Wilder, du 20 au 23 septembre.

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«Votre âme est un paysage choisi»
Verlaine

Comment Anne Plamondon fait-elle la transition de l’interprétation vers sa propre signature chorégraphique? Mécaniques nocturnes, seconde création de cette danseuse à l’exécution fluide, précise, parfaite, est ce qu’on appelle un beau risque. Dans cette forme affirmative qu’est le solo, où s’exprime tout son vouloir continuer de danser, la narration chorégraphique de l’artiste livre à la fois des traces d’autoportrait et de son monde intérieur.

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Elle s’est prêtée aux plus grands chorégraphes, classiques, hip hop, contemporains; elle a dansé au cirque, exalté la rue, le corps androgyne ou féminin, perfectionné les pointes, les techniques diverses1. En son nom propre, elle a abordé sur scène les gestes de la folie, de la métamorphose. L’interprète a poussé ses capacités dans toutes les directions de la danse actuelle, fait valoir sa souplesse, sa gracilité, sa vitesse, son sens de l’équilibre.

Après une vingtaine d’années à viser l’excellence dans cet art, le moment vient où le corps exige de reconsidérer ce qu’on lui demande pour exister tel qu’il est, et non tel qu’on souhaite en disposer. 

Cette pièce puise ainsi dans la mémoire physique de Plamondon, qui met en lumière la fine sensibilité de son corps au contact de l’espace, l’un sculptant l’autre. Émouvantes pointes d’étrangeté. Il y aura des touchers, du plaisir, des doutes. Des formes inquiétantes surgiront de l’espace grisant, envahissant, dominant. Des glissements montreront l’artiste puissante, acceptant de s’élancer selon son inspiration musicale, puis cédant à l’impulsion inverse de l’inquiétude, qui demande à la danseuse de sortir, élégante mais renonçant à sa facilité, comme si déjà une aile noire l’avait frôlée.

Rayonnement

Au début, tout est noir, intense. L’espace scénique s’éclaire alors brusquement : un gros œil jaune est braqué sur l’interprète, fragile corps néanmoins fort et tendu. Elle est presque sans genre, dans sa tenue d’entrainement, luisante comme une tenue de cuir. Elle avance doucement vers l’aire sportive, découvrant peu à peu l’installation qui lui sert de territoire et d’obstacle, à savoir une structure de barre fixe, à laquelle se greffent une scène surélevée et un échafaudage. Des sacs de sables font un socle stable, symbole du passé peut-être, dont elle s’assure en les calant qu’ils soutiendront les bases de la structure à laquelle elle va se mesurer. 

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L’espace est divisé, strié par cette construction tubulaire qui évoque le ballet, le cirque et les chantiers urbains, impression qu’une vidéo projetée viendra souligner. Clin d’œil au lieu qui nous entoure – espace du Wilder lui-même reconverti –, le décor invite chacun à se plonger dans le souvenir des heures passées jadis à grimper dans les agrès du jardin d’enfant et, plus tard, pour la danseuse, renvoie aux années endurées pour atteindre la perfection dans les studios d’entrainement.

Dès lors, Plamondon s’empare des barres horizontales, verticales, pour faire jouer son poids à travers ses étirements, ses grands écarts, ses pliés, tous les gestes communs aux sports en salle et à la danse, mais que la danseuse ralentit, en autorisant ses états intérieurs à modeler son visage et laisser passer les âges. La musique rythme ses enchaînements, guidant ce plaisir de bouger qui dirige à lui seul l’interprète, toujours avide de défier l’équilibre, le poids et la gravité.

Vers la théâtralité

Dans sa démarche d’autonomie par rapport à tous les grands chorégraphes pour qui elle a dansé sur les scènes internationales, Plamondon s’est donné le défi de toute création ; exister en son propre corps-esprit. Elle entraine à sa suite une équipe de concepteurs ainsi que Marie Brassard, metteure en scène chevronnée, qui pousse le jaillissement de ses états troublés.

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Comment aller plus loin en soi? Dans quelles directions? Empruntons le vocabulaire du cinéma, qui dit bien les mouvements de caméra autour de l’acteur. Cet « œil mécanique » utilise l’espace que la théâtralité investit : ainsi, on parlerait de contrechamp, pour inverser le miroir; de contrepoint, pour décaler l’objet initial; de contre-pied, pour opposer une direction contraire; de contre-écrou, enfin, pour laisser un point de vue extérieur bousculer l’ordre prévu.
 
Or, Marie Brassard joue avec ces distances et ces torsions extérieures : en mettant son œil au service de Plamondon dans une posture d’altérité, elle joue avec deux natures d’espace, physique et intérieur, sans imposer à la danseuse ce qu’elle n’aurait pas elle-même initié. L’idée que théâtre et danse peuvent se rapprocher chemine ainsi sans bousculer. La metteure en scène a senti où s’arrêter pour ne pas casser la ballerine, et la danseuse a posé le masque de sa timidité pour laisser voir les couches de sa personnalité recomposée.
 
De cette complicité scénique, c’est l’âpreté d’une vie consacrée à la danse et la subtile instabilité exigée de tout interprète qui dominent, comme si la folie de s’engager était la condition éternelle de l’artiste pour qu’il embrasse toujours la beauté.   


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crédits photo : Michael Slobodian