Ce n’est pas parce qu’on ne rit pas que c’est drôle

30 janvier 2018

Guillaume Lambert, Les scènes fortuites, Entract Films, 2018, 80 minutes

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La complaisance dont font preuve nos médias à l’égard de Guillaume Lambert et de son premier film Les scènes fortuites n’est pas surprenante. Le créateur de 33 ans a le vent dans les voiles depuis quelques mois : on lui doit le scénario de Toutes des connes (Jutra du meilleur court métrage), Satyriasis : mes années romantiques (roman publié chez Leméac), Like-moi! et L’âge adulte. Le tsunami s’explique – VoirTout le monde en parle, deux pleines pages dans Le DevoirLa soirée est (encore) jeune – mais se justifie mal au visionnement de l’objet promu. Les scènes fortuites, autofiction empruntant ses tics et manies à Woody Allen, Judd Apatow et au courant mumblecore[1], est une colique inaboutie et mollassonne, un portrait générationnel d’une gnangnantise souvent consternante. S’il n’est pas question de mettre en doute le talent de Lambert, suggérons qu’il laisse à d’autres le soin de mettre en scène ses scénarios.  

Charlie Brown qui aura 34 ans en l’an 2018

Damien (Lambert) termine de peine et de misère la production d’un premier film, une « comédie intelligente » sur « l’errance, la vacuité des rencontres improbables ») dans lequel il partage l’écran avec l’acteur français Denis Lavant. Autour de lui, amis et professionnels mettent en doute la pertinence et le potentiel commercial du projet (« Ça manque de caca », lui reprochera une distributrice). La trentaine entamée, Damien accepte en attendant et à contrecœur un poste de rédacteur de blagues douteuses pour une émission à la Rire et délire, paradoxe flagrant compte tenu de ses visées artistiques (l’on pense à Alvy Singer dans Annie Hall, outré par l’ajout de rires en canne sur une émission de variétés). Sa vie amoureuse bat de l’aile et le remariage de sa mère n’a rien pour calmer son hypocondrie chronique. Il peut au moins compter sur sa sœur et colocataire Vicky (Valérie Cadieux), une hôtesse de l’air qui n’a pas la langue dans sa poche. L’automne s’installe tranquillement et Montréal, aux rues perpétuellement en construction, semble s’accorder aux états d’âme de notre antihéros, qui vacille entre l’indétermination et la mélancolie.

Bonyeu donne-moé une job (dans laquelle je pourrai m’accomplir créativement et qui ne viendra pas heurter mon amour propre ou entraver ma quête d’un bonheur extracurriculaire, merci)

Projet visiblement personnel, porté à bout de bras par Lambert, Les scènes fortuites tire son titre d’un caractère aléatoire, rapaillant films de famille (pour en faire une fausse émission, Le petit tannant, dans laquelle Damien aurait été la vedette plus jeune) et un réel court métrage inachevé par Lambert (les scènes avec Lavant). De saynète en saynète (le spectre des sketchs de Like-moi! ou des courts épisodes de L’âge adulte n’est jamais bien loin), nous est dressé le quotidien d’un jeune homme en manque de repères. De son temps, même s’il ne parvient pas tout à fait à partager l’autodétermination et cette obsession de la santé qui caractérisent bon nombre de membres de la génération Y, Damien est insatisfait et n’arrive pas à concilier travail, amour, famille et amis. « Je sais même pas poser une tablette, comment veux-tu que je répare une autoroute? », admettra-t-il dans un moment de vulnérabilité. Malgré sa bouille de bon gars, il est quand même un chouïa narcissique (non mais, qui a comme fond d’écran une photo de lui enfant?) et imagine que le monde tourne autour de ses petits problèmes.

Tout était en place pour une critique du monde moderne, mais les personnages demeurent esquissés et le propos, nébuleux. Les points de vue de Damien sur ceux qui l’entourent sont toujours validés, sans possibilité de distance, particulièrement lors d’une pénible scène de mariage où l’on rit assez mesquinement des gens qui s’essaient activement au bonheur (belle gang d’hypocrites qui n’ont pas le courage d’importuner la terre entière avec leur mal de vivre). Au lieu de s’ouvrir, le personnage se recroqueville jusqu’à l’effacement, constatant la détresse d’autrui (une suicidaire et une sans-abri croiseront son chemin) avec un certain détachement, incapable de la digérer sans la comparer à la sienne.

Plusieurs éléments de la mise en scène intriguent tout de même, comme cette musique jazzée cousine du Chat dans le sac, une narration de François Pérusse (on aurait aimé qu’elle soit plus participative, engagée) et l’apparition que quelques citations d’artistes connus. Mais l’objet cinématographique cohérent que l’on aurait été en droit de s’attendre nous est refusé.

Tâte le pouls

S’il ne faut plus rien attendre de la critique montréalaise lorsqu’il est question de cinéma québécois, elle qui distribue des étoiles à tout vent pour s’éviter des malaises lors des 5 à 7 des Rendez-vous du cinéma québécois, soyons francs et admettons que Les scènes fortuites ne mérite pas tout le tapage médiatique dont il jouit présentement. Cet exercice sans vision claire a plutôt tout du coup d’épée dans l’eau. Les fans du travail de Guillaume Lambert y retrouveront peut-être le charme qui caractérise le reste de son œuvre, les autres constateront qu’il est possible, pour un film aussi court (1h20, quand même) de paraître aussi interminable. Misère, aurait dit Charlie Brown.


[1] Le mumblecore réunit un groupuscule de films indépendants américains tournés sans grands moyens au début et au milieu des années 2000. Parmi ses films les plus notoires, Funny Ha Ha d’Andrew Bujalski et Hannah Takes the Stairs de Joe Swanberg, dans lequel jouait une jeune Greta Gerwig.