Cap au pire

27 septembre 2016

Andrew Dominik, One More Time with Feeling, documentaire, 2016, 1h52 min

 

 « — Le temps s'est arrêté.
— Ne croyez pas ça, monsieur, ne croyez pas ça.
Tout ce que vous voulez, mais pas ça. »
— Samuel Beckett, En attendant Godot

 

«Déjà essayé. Déjà échoué.
Peu importe. Essaie encore.
Échoue encore. Échoue mieux.»
— Samuel Beckett, Cap au pire

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L’œuvre de Nick Cave n’aurait jamais laissé présager un moment où l’on capterait la vulnérabilité et l’anéantissement du chanteur de 59 ans d’une manière aussi tangible qu’a pu le faire le réalisateur australien Andrew Dominik  (Chopper, The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford) avec son documentaire One More Time with Feeling, présenté en première mondiale le 8 septembre dernier au Cinéma du Parc, à Montréal, et, simultanément, dans plusieurs dizaines d’autres cinémas à travers le monde.

Sa stature, Cave la doit à son aura; la corporification de tout ce que la virilité des grands dépoitraillés du rock & roll (Jim Morrison, Iggy Pop, Alex Harvey, Lux Interior) peut concilier à l’élégance et à la mélancolie que le chanteur apprête avec un humour pince-sans-rire depuis ses premières heures. Des phrases comme «My body is a monster driven insane / my heart is a fish toasted in flames […] / my life is a box full of dirt» («Zoo Music Girl», 1981), «I am the black crow king […] / And I'm still here rolling after everybody's gone / Ah'm still here rolling and I'm left on my own»(«Black Crow King», 1985), ou encore des rapprochements gigantesques — offrandes du créateur à sa muse — tels «The spinal cord of JFK wrapped in Marilyn Monroe’s négligé / I give to you» («Palaces of Montezuma», 2010) ont tissé une carrière qui s’étend sur plus de 40 ans.

Cette muse, Cave ne l’a jamais trahie. Il ne s’est jamais abaissé à l’exercice du concours de popularité — en témoigne sa lettre de refus adressée aux MTV Video Music Awards en 1996, à la suite d’une nomination dans la catégorie Best Male Artist : «My muse is not a horse and I am in no horse race.»

Le voir à court de mots, devant les caméras des D.O.P Benoît Debie et Alwin H. Küchler, lorsque l’imprononçable mort de son fils Arthur, décédé des suites d’une chute accidentelle en 2015, est évoquée, donne donc froid dans le dos. Un frisson commun nous parcourt l’échine, car pour plusieurs, Cave est de ces figures structurantes, de ces phares qui ont la constante brillance de l’ampoule centenaire de Livermore ; un produit d’une époque révolue, un vestige à la fois durable et romantique. L’homme incarne ce grand arbre tordu et tortueux (ce skeleton tree, oserai-je presque) dont les branches servent autant à nourrir de leurs fruits qu’à y pendre les plus noirs desseins.

Les si peu tranquilles contradictions de l’âme

One More Time with Feeling pose avant tout une question, ou du moins, s’avère prétexte à ce que Cave remette lui-même en question la manière dont il composera dorénavant avec la vie et l’art. La cassure imposée par la mort de son fils s’inscrit dans son cheminement comme les grands événements se sont posés en travers de l’histoire. On repensera à l’aphorisme d’Adorno au sujet de la barbarie d’écrire de la poésie après Auschwitz, mais aussi à la manière dont l’indicibilité s’est révélée un obstacle pour des écrivains comme T.S. Eliot, dont le Waste Land (1922) a su exprimer l’impossibilité de trouver toute forme de transcendance après l’abattoir à ciel ouvert de la Première Guerre mondiale. On fera le pont avec les productions culturelles en aval de la pandémie du sida, au début des années 1980 (voir à ce sujet la manière dont Catherine Mavrikakis en parle dans Diamanda Galás, guerrière et gorgone, 2014, Éditions Héliotrope).

N’empêche qu’au-delà de la tragédie, ce que One More Time with Feeling montre est un Nick Cave astreint de composer avec une perception «élastique du temps» («Time is elastic. We can go away from the event but at some point the elastic snaps and we always come back to it», affirme-t-il d’emblée) et les conséquences de phrases de son cru qui se révèlent prophétiques, comme cette première ligne de la chanson «Jesus Alone», dont tous les médias s’étant intéressé de près ou de loin au cas du chanteur ont fait état : «You fell from the sky, crash-landed in a field near the River Adur».

Nick Cave & The Bad Seeds, «Jesus Alone»

«Nick Cave : Man or Myth?»

L’une des premières incarnations des Bad Seeds s’était brièvement baptisée Nick Cave : Man or Myth? (avant d’opter pour Nick Cave and the Cavemen, puis The Bad Seeds). Il faut voir et/ou lire à ce sujet la manière dont le chanteur, écrivain et éditeur Henry Rollins parle du privilège d’avoir assisté à un concert de cet organe post-Birthday Party. À l’entendre parler de la violence des performances et la brutalité des bourrades encaissées par les hordes de gothiques en robes de mariées teintes en noir, on peine à imaginer le traitement que les idiots utiles poliçant quelques-uns des grands festivals contemporains lui auraient réservé de nos jours.

Tout au long du film de Dominik, c’est un Cave face à lui-même que l’on retrouve en questionnement au sujet de son pouvoir de narrateur (une contradiction amplifiée par ses commentaires en voix hors champ), bien que l’on sente que la réponse réverbère entre ses deux oreilles. L’homme doit composer avec un nouveau mythe fondateur de son identité de créateur, et avec le fait que le pouvoir de narration avec lequel il s’est toujours distingué lui a échappé l’espace d’une demi-seconde. La place prépondérante que prend le multiinstrumentiste Warren Ellis (aussi du trio instrumental Dirty Three) s’en voit décuplée et bien cernée par Andrew Dominik : Ellis, le maniaque au violon, sa barbe, son accent, ses créatures électroniques au plancher grâce auxquelles les Bad Seeds ont évolué d’une manière insoupçonnée — on serait sans doute ailleurs si Blixa Bargeld et Mick Harvey étaient demeurés à bord de la troupe.

En tant que mise en bouche du nouvel opus paru sur Bad Seed Ltd., on pouvait difficilement demander mieux que la présentation noir et blanc impeccable du film — rehaussée d’une caméra 3D offrant le spectacle d’une profondeur qui s’ajoutait à celle forcée par le sujet sous-jacent. Les moments où l’on sent de l’hésitation sont dans la deuxième partie du long métrage, quand la famille (femme et fils) est présente, et où certains effets de postproduction (dont un catapultage interstellaire new age) viennent entrelarder les scènes d’une grossièreté superflue, rappelant les uchronies préhistoriques échappées au milieu du Tree of Life de Terrence Malick, en 2012.

Si plusieurs avoueront, non sans honte, n’avoir pensé au prochain album des Bad Seeds qu'à l’annonce du décès du fils de Cave, en 2015, peu hésiteront à admettre que ce plongeon de 112 minutes (qui en paraît le double) au cœur du rabibochage de la psyché «cavienne» et de son entourage est une expérience désirable. On y découvre ce Nick Cave hamlétien, errant, comme si la mort avait fait erreur sur la personne, attendant la venue d’un fantôme au beau milieu d’une chanson. Le projet est d’envergure : utiliser l’art pour aménager des refuges contre les tragédies, non pas thérapeutiques, mais pour les revivre selon une temporalité autre… s'y retrouver tout à la fois avant, pendant et après les drames.