Baptiste Ladébauche, figure emblématique et transmédiatique

18 février 2016

Micheline Cambron et Dominic Hardy [dir.], Quand la caricature sort du journal. Baptiste Ladébauche 1878-1957, Montréal, Fides, 2015.

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Peu de personnages de fiction québécois auront connu une existence aussi prolifique et protéiforme que Baptiste Ladébauche, vieillard truculent imaginé par le caricaturiste Hector Berthelot et dont la «carrière» s’étend de 1878 jusqu’au milieu du 20e siècle. Ladébauche apparaît aussi bien dans des caricatures et bandes dessinées que dans des romans-feuilletons, pièces de théâtre, publicités, ou encore sur disque. Figure identitaire reflétant les transformations sociales que connait le Québec comme l’exode de la campagne à la ville, le passage à la modernité et les premières traces de l’émancipation féministe, Ladébauche est un objet culturel justifiant pleinement l’étude approfondie à laquelle il a eu droit lors de journées d’étude tenues en avril 2013. Deux années plus tard, les Éditions Fides font paraître un ouvrage tiré de cet événement, rassemblant une douzaine de textes et la retranscription d’une table ronde.


Première planche de la série des voyages de Ladébauche.

L’importance de Ladébauche dans le patrimoine historique du Québec est établie d’entrée de jeu dans l’introduction des éditeurs, qui expliquent à la fois la portée transmédiatique du personnage — ainsi que son caractère volage en énumérant plusieurs des artistes l’ayant animé de leurs plumes —  et l’importance de considérer le travail d’archivage important qu’il a fallu effectuer afin de conserver les traces de sa présence dans le paysage artistique québécois au cours des décennies. Les considérations archivistiques, qui font l’objet d’une des sections du recueil grâce à des textes notamment signés par Florian Daveau (archiviste à la BAnQ) à propos du fonds des dessins de presse des caricaturistes québécois et Martine Mauvieux (conservatrice à la Bibliothèque nationale de France) sur le classement des dessins d’humour, sont par ailleurs fort pertinentes puisqu’elles mettent en lumière les enjeux liés à la conservation et au classement d’objets présentant des défis particuliers, considérations préalables mais pourtant cruciales à l’étude d’objets patrimoniaux.

La préservation des archives autour du personnage de Ladébauche aura porté fruit, comme en font foi les nombreuses analyses fouillées contenues dans l’ouvrage. Les chroniques humoristiques où Ladébauche voyage à la grandeur de la planète sont examinées par Micheline Cambron qui s’intéresse au texte et Stéphanie Danaux sur le plan illustratif; Marie-Astrid Charlier analyse le roman-feuilleton d’Hector Berthelot Les Mystères de Montréal par M. Ladébauche, inspiré mais déviant largement des Mystères de Paris d’Eugène Sue, tandis que Josée Desforges explore les représentations de l’Iroquois dans les illustrations de Ladébauche; Julie-Anne Godin-Laverdière se penche sur le personnage de Catherine Ladébauche, femme de Baptiste, afin d’en révéler la sagesse et le caractère progressiste, et Laurier Lacroix aborde la manière dont s’est projeté le caricaturiste Albéric Bourgeois dans un personnage qu’il a longtemps fait sien. Ladébauche n’a pas connu qu’une carrière de papier : le texte de Sandria P. Bouliane présente sa carrière discographique et établit un catalogue détaillé de sa production sonore et celui de Luc Bellemare aborde le passage de Ladébauche sur les planches des théâtres populaires, soulignant l’influence des cabarets français sur la mise en marché des spectacles en sol québécois.

Il faut d’ailleurs mentionner que, comme la plupart des lecteurs potentiels de cet ouvrage, je connaissais assez peu de choses sur ce personnage, et que ma compréhension de celui-ci a été rendue possible non seulement par les analyses riches et rondement menées, mais aussi et de manière cruciale, par les très nombreuses reproductions d’illustrations, caricatures, chroniques, publicités, affiches et autres manifestations artistiques tirées des archives de la BAnQ. Les éditeurs ont effectué un travail remarquable afin d’insérer au sein du texte ces extraits, aménageant ainsi une lecture où les illustrations accompagnent le texte avec grande fluidité plutôt que comme des entraves faisant office d’interruptions. Soulignons également l’effort particulier pour en restituer la matérialité - papier jauni, traces des correctifs et esquisses préparatoires, diversité des sources.


Ladébauche accompagne l’ancien président des États-Unis, Teddy Roosevelt, en vacances. 
La Presse, 9 juillet – 6 août 1910.

Évidemment, la présence de ces facsimilés, représentant un échantillon assez maigre de la production totale des incarnations de Ladébauche, aux dires des auteurs de l’ouvrage, ne peut se substituer à une consultation des originaux, notamment disponibles dans le Fonds Aldéric Bourgeois (commenté par un texte collectif de Dominic Hardy, Julie-Anne Godin-Laverdière et Nancy Perron). N’empêche, les éditeurs, probablement conscients de la nécessité de faire connaître Ladébauche à leurs lecteurs par la voie de la théorie et de la pratique, ont tout à fait relevé le défi de présenter et d'analyser le personnage dans un même temps.

Cet ouvrage a des visées ambitieuses qui dépassent même l’étude du personnage[1] et atteint ses objectifs. On sort de cette lecture avec une compréhension assez complète des nombreux enjeux critiques autour de Baptiste Ladébauche, de l’importance qu’il a eu à son époque et des observations que l’on peut en tirer quant à la construction identitaire et imaginaire du Québec au tournant et lors de la première moitié du 20e siècle.

La table ronde qui clôt l’ouvrage, malgré son caractère un peu éparpillé par moments, offre des perspectives éclairantes sur le présent, le passé et le futur de la pratique de la caricature de presse[2]. Rares sont les ouvrages scientifiques qui accomplissent le double mandat d’expliquer un phénomène aux non-initiés de manière aussi articulée et de fournir matière à réflexion aux spécialistes. Cette étude de Baptiste Ladébauche en constitue un exemple convaincant.


[1] Un texte de Jean-Claude Gardes aborde une revue satirique allemande, Kladdradatsch, qui a connu ses plus grandes heures à l’époque de l’apparition de Ladébauche. Cet article, qui pourrait aux premiers abords paraître hors-sujet, offre au contraire une perspective oblique sur cette forme médiatique quelque peu tombée en désuétude à notre époque.

[2] Les propos tenus dans le cadre de cette table ronde font d’ailleurs écho à ceux tenus dans le cadre d’une édition de la Moses Zhaimer Ideacy Conference, retransmis dans le cadre de l’émission de radio Ideas with Paul Kennedy et disponible par baladodiffusion à l’adresse suivante : http://www.cbc.ca/radio/ideas/line-drawing-1.3355611